Le premier sommet du forum Progrès de l’Amérique du Sud -PROSUR- en mars dernier et l’abandon de l’UNASUR par plusieurs pays de l’Amérique du Sud, parmi lesquels l’Argentine qui a expliqué son éloignement de cette institution « pour son haut contenu idéologique », selon la décision textuelle argumentée par ce pays, exigent une analyse géopolitique.

 

Comme nous le savons, l’actualité en soi-même existe par un dialogue fluide entre le présent-passé et le futur, et vice versa. José Vasconcelos a très bien défini l’histoire de l’Amérique latine comme un affrontement entre Monroe et Bolivar, à tel point qu’il a écrit une œuvre monumentale Bolivarisme versus Monroisme. Il est important de souligner que Vasconcelos, le ministre de l’Éducation de la Révolution mexicaine et philosophe de la race cosmique, fut invité spécialement par le président Perón au Congrès de Philosophie de 1949, un fait central passé presqu’inaperçu en 2019, 70 ans plus tard.

 

Le Monroisme ne constitue pas une doctrine ; c’est une déclaration unilatérale du président étatsunien James Monroe lors d’un discours en 1823 mais déjà esquissé par Quincy Adams en 1817, qui en bref fut la première doctrine géopolitique étatsunienne qui se résume à « l’Amérique est pour les Américains », ce qui nous transforma en arrière-cour des États-Unis. Pour ne pas se perdre dans l’histoire chaotique de l’Amérique latine, les grandes lignes de l’itinéraire du panaméricanisme sont :

 

– 1889 : Premier Congrès des Amériques convoqué par les États-Unis à Washington.

– 1947 : Fondation à Rio de Janeiro du TIAR, Traité Interaméricain d’Aide Réciproque.

– 1948 : Fondation de l’OEA, Organisation des États Américains à Bogotá en Colombie.

– 1960 : Fondation de l’ALALC, Alliance latinoaméricaine de Libre commerce à Montevideo en Uruguay.

– 1980 : Fondation de l’ALADI, Alliance latinoaméricaine d’Intégration à Montevideo.

– 1994, le président Bill Clinton des États-Unis lance l’ALCA, Alliance de Libre Commerce des Amériques.

– 2018, création du Groupe de Lima.

– 2019, création du PROSUR.

 

Nous pouvons affirmer comme concept stratégique contondant que le Panaméricanisme est mort pour toujours dans l’Atlantique sud lors de la guerre des Malouines lorsque les États-Unis ont tourné le dos à l’Argentine en s’alliant avec les anglais, mais qu’ils veulent ressusciter à tout prix. Cela ne devrait pas être une surprise si l’on prend en compte le fait que les États-Unis avaient déjà invalidé leur propre doctrine Monroe lorsque leur navire de guerre USS Lexington a bombardé les Malouines en 1831, deux ans avant l’usurpation pirate de 1833 par la Grande Bretagne. Le panaméricanisme n’est, sans détour, qu’une doctrine dont l’objectif est que nous soyons une colonie des USA. Apparemment, en un langage non politique mais toujours sous la devise de la « démocratie », de la « civilisation », de « l’humanité », ils ne dévient pas de leur objectif : l’annexion géopolitique à la République impériale. Et ainsi fut notre histoire que l’on pourrait intituler histoire de la désintégration latinoaméricaine.

 

Le Bolivarisme est la doctrine géopolitique de l’unité latinoaméricaine qui tient ses racines dans les luttes de l’unionisme hispanoaméricain des libérateurs San Martín et Bolivar. Cette doctrine a pour finalité géopolitique étendre la souveraineté ou la capacité d’autonomie de l’Amérique latine en reprenant l’idée intégrationniste de Simón Bolivar.

 

Faisons un bref parcours de son itinéraire :

 

– 1826 : Congrès de Panama convoqué par le libérateur Simón Bolivar.

– 1846 : Congrès Américain de Lima.

– 1857 : Congrès Américain de Santiago de Chile.

– 1864 : Congrès Américain de Lima, Second congrès du Pérou.

 

Tous ces congrès avaient pour but de renforcer l’identité ibéro-américaine en fonction des menaces extérieures. C’est-à-dire que pendant plus d’un siècle, Notre Amérique a cherché à se profiler comme un État, longtemps avant le Traité de Paris du charbon et de l’acier de 1951 qui a mené à la Communauté européenne en 1957 par le Traité de Rome qui cherchait la reconstruction géopolitique de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale avec Schuman et Adenauer. Une des causes de la crise en Europe, c’est d’avoir perdu les objectifs géopolitiques de sa création.

 

– 1953 : Traité de Santiago ou Nouvel ABC avec Perón, Vargas et Ibañez, lors duquel Perón propose pour la première fois depuis l’indépendance une véritable politique latinoaméricaine par la stratégie du continentalisme.

– 1991 : Traité d’Asunción au Paraguay qui crée le MERCOSUR. Il peut se discuter théoriquement au-delà des gouvernements qui l’ont signé s’il s’agissait de régionalisme ouvert ou fermé, mais le Mercosur avait pour horizon la création d’un Marché Commun.

– 2008 : Naissance de l’UNASUR, Union des Nations Sudaméricaines, instance maximum de coopération stratégique de l’Amérique du Sud. Pour la première fois, c’est un organisme non panaméricain, c’est-à-dire sans les États-Unis et sans être sous la dépendance d’un schéma monroiste. Elle est si importante que d’elle surgit le Congrès Sudaméricain de Défense, une instance de coopération en défense en remplacement de la doctrine de Sécurité Nationale.

– 2012 : Naissance de la CELAC, Communauté des États latinoaméricains et des Caraïbes, comme un anneau enveloppant maximum dans notre histoire.

 

Nous pourrions dire que Monroe s’en allait et Bolivar revenait.

 

Bien sûr, ces mouvements stratégiques impliquent des conséquences politiques. Ne nous y trompons pas : c’est à cela qu’ils se réfèrent pour décrier l’UNASUR. Parce que la nouvelle doctrine Monroe de « nord-américaniser » la sécurité de l’Amérique du Sud, de « policialiser » les Forces Armées et de pénétrer le sous-continent via le Venezuela, utilise le PROSUR comme bras diplomatique qui, répétons-le, est le programme de Monroe.

 

Voilà ce que représentent Mauricio Macri en Argentine et Jair Bolsonaro au Brésil.

 

Il serait néfaste de ne pas parvenir, comme nous venons de le faire, à déchiffrer l’ADN du PROSUR.

Mais Bolivar est beaucoup plus près et vivant que ce qu’ils s’imaginent.

 

16 avril 2019

 

(Traduit par Jac Forton)

 

– Miguel Ángel Barrios est argentin, docteur en éducation et en science politique. Il est l’auteur de travaux connus sur l’Amérique latine.

 

 

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