Tous ceux qui ne prenaient pas Donald Trump au sérieux ou qui pensaient qu’une fois élu il édulcorerait ses propos et promesses de campagne se sont trompés. Certes le nouveau locataire de la Maison Blanche fait davantage penser à un histrion hâbleur et mégalomane qu’à un chef d’Etat ; certes le Congrès, même à majorité républicaine, ne lui laissera pas entièrement les mains libres. Mais la réalité s’impose : le milliardaire est désormais commandant en chef des forces armées de la première puissance mondiale et doté de pouvoirs exécutifs propres non négligeables. Son discours d’investiture, le 20 janvier, puis la rafale de signatures de décrets présidentiels abrogeant ceux de son prédécesseur ne montrent pas la moindre intention de modifier le cap qu’il avait défini dans ses discours et ses tweets antérieurs.

 

Pour paraphraser la phrase célèbre du général de Gaulle qui, évoquant son voyage d’août 1942 au Liban et en Syrie, écrivait dans ses Mémoires de guerre « Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples », on peut dire que Donald Trump survole les complexes problèmes géopolitiques mondiaux avec quelques slogans simplistes, qui sont autant de déclinaisons de America First. Pour lui, et cela dans tous les domaines, les Etats-Unis doivent en avoir pour leur argent au sens propre du terme. Et tant pis si, comme dans une entreprise où seuls comptent les intérêts des actionnaires, cette logique implique des restructurations ou même des liquidations de relations internationales jusqu’ici tenues pour sacrosaintes.

 

Le lien transatlantique est le premier visé par cette nouvelle politique. Plus question de maintenir en l’état l’Organisation du traité de l’Atlantique-Nord (Otan) créée en 1949. Cette alliance est jugée « obsolète » puisque la Russie – contrairement à l’URSS – non seulement ne représente plus une menace pour l’Europe, mais devient une partenaire stratégique indispensable contre le seul adversaire qui compte : la Chine. De plus, l’Otan est beaucoup trop coûteuse pour le contribuable américain qui la finance à 70 %. Si les Européens tiennent vraiment à elle, ils doivent en payer le prix par une augmentation substantielle de leur contribution à son fonctionnement. Même dans ce cas, ils n’ont aucune garantie d’application automatique de l’article 5 de l’Organisation qui prévoit un engagement militaire de tous ses membres au cas où l’un d’entre eux serait victime d’une agression.

 

L’Union européenne (UE) n’est pas mieux traitée. Pour Trump, elle n’est rien d’autre qu’un instrument de l’Allemagne – rivale industrielle des Etats-Unis – ce qui justifie un Brexit appelé, selon lui, à être imité par d’autres Etats, ainsi que, entre autres mesures protectionnistes, la menace d’une augmentation des doits de douane sur les véhicules allemands importés aux Etats-Unis.

 

Face à ces coups de boutoir, les dirigeants européens sont KO debout. D’un revers de main, le successeur de Barack Obama vient de jeter aux poubelles de l’histoire les deux principaux piliers de leurs politiques et de celles de l’UE : d’un côté le libre-échange et de l’autre l’atlantisme, c’est-à-dire l’alignement sur Washington qui constituait une seconde nature pour la plupart d’entre eux. Ils se trouvent dans la situation de naufragés d’un navire qui poursuit sa route en les laissant sur place, et prisonniers d’un traité de Lisbonne qui fait explicitement mention de l’Otan et qui sanctuarise les « libertés fondamentales » de l’UE que sont la libre circulation des capitaux, celle des biens et celle des services. Autant de références tournées en dérision par Donald Trump et, de plus, rejetées par de larges secteurs des opinions publiques.

 

On comprend le désarroi qui règne dans les capitales européennes mais, sans se faire trop d’illusions, on aurait pu penser qu’elles seraient capables d’un sursaut en réponse aux propos tonitruants de Trump et au profond mépris qu’il affiche pour les dirigeants de l’UE, à l’exception de Theresa May promue au statut de partenaire privilégiée de Washington. Et pourtant, le Conseil européen qui s’est tenu le 3 février à La Valette, capitale de Malte, n’a débouché sur aucune riposte collective. Les Vingt-Huit – on devrait plutôt dire les Vingt-Sept plus un, le Royaume-Uni – ont fait le dos rond en espérant que le trublion ne fera finalement pas affaire avec la Russie et reviendra à de meilleurs sentiments à l’égard de l’UE et de l’Otan. En anglais, cela s’appelle du wishful thinking : prendre ses désirs pour la réalité…

 

 

– Bernard Cassen est Secrétaire général de Mémoire des luttes, président d’honneur d’Attac

 

6 février 2017

http://www.medelu.org/Les-naufrages-du-libre-echange-et