Le débat autour de l’hospitalité, c’est-à-dire de la rencontre entre une migrante / un migrant et une société d’accueil, se trouve au cœur des politiques migratoires surtout des principaux pays de destination d’étrangers, suivant les informations rassemblées par l’agence en ligne AlterPresse.
 
Le cas du Brésil, sixième économie mondiale et destination des étrangères et étrangers provenant du Nord (par exemple les Européens) et du Sud (le cas des Haïtiennes et Haïtiens), est symptomatique de cette tension entre éthique et politique à l’heure de définir les politiques migratoires.
 
Tout semble indiquer que, dans cette tension, les États tendent à mettre des limites et des conditions à l’éthique, principalement les principes de solidarité et d’hospitalité, et à adopter des politiques basées sur le calcul et la logique coûts-bénéfices.
 
Brésil, une destination de plus en plus miroitée par les travailleuses étrangères et les travailleurs étrangers
 
« Le Brésil est actuellement une île de prospérité dans le monde, il y a beaucoup de gens de qualité qui veulent y venir », a déclaré à la presse à la mi-janvier 2012 [1] l’économiste Ricardo Paes de Barros, coordonnateur du projet du gouvernement brésilien d’élaborer une nouvelle politique nationale d’immigration pour remplacer une vielle loi de 1980 (Estatuto dos Estrangeiros) datée de l’époque du régime militaire.
 
Loi qui définit et régit, jusqu’ici, les règles concernant l’autorisation des permis de travail à des étrangères et étrangers dans le pays.
 
Le flux de migrantes et migrants au Brésil augmente de plus en plus. Par exemple, « de janvier à septembre 2011, le ministère du travail au Brésil a délivré 51,353 permis de travail à des étrangères et étrangers, soit une augmentation de 32% par rapport à la même période de l’année antérieure [2010] », explique le fonctionnaire brésilien.
 
D’où la nécessité d’actualiser cette vieille Loi.
 
Une logique coûts/bénéfices
 
L’élaboration de la nouvelle politique migratoire du Brésil oscille entre deux principes clés, à savoir : prioriser et faciliter l’immigration de professionnelles étrangères et de professionnels étrangers hautement qualifiés, et établir des limites pour des étrangères et étrangers qui arrivent au Brésil, fuyant la pauvreté dans leur pays d’origine, selon Ricardo Paes.
 
En ce sens, dans le cadre de cette nouvelle politique migratoire du Brésil, il s’agit d’éliminer ou, du moins, de réduire les difficultés et obstacles bureaucratiques dans les démarches d’obtention de visas par les professionnelles et professionnels hautement qualifiés, dont les Européennes et Européens.
 
Dans le cas des migrantes et migrants peu qualifiés, et provenant de pays pauvres pour causes humanitaires (dont les Haïtiennes et Haïtiens), Paes note : « il est nécessaire de définir jusqu’où ira notre générosité. Puisque, nous n’allons pas contribuer à alléger la souffrance du monde et absorber ces personnes. La solidarité doit avoir des limites et s’accorder avec l’aide que le Brésil peut offrir ».
 
En peu de mots, il s’agit d’une politique de migration sélective, inspirée du modèle appliqué par le Canada et l’Australie, lesquels pays maintiennent leurs portes ouvertes aux professionnelles étrangères et professionnels étrangers, selon le haut fonctionnaire brésilien.
 
Les professionnelles étrangères et professionnels étrangers, hautement qualifiés et provenant de pays du Nord, apportent leurs connaissances et leur savoir-faire au pays.
 
Il s’agit d’une « fuite de cerveaux » vers le Brésil, tel que le nomme Ricardo Paes.
 
Le Brésil en sort gagnant, ainsi que la professionnelle étrangère ou le professionnel étranger. C’est une logique coûts/bénéfices ou gagnants/gagnants.
 
Au contraire, dans le cas des migrantes et migrants peu qualifiés, et issus des pays pauvres (comme le cas des Haïtiennes et Haïtiens), le Brésil doit les prendre en charge, en leur offrant de l’alimentation, du logement, des soins de santé.
 
Ce serait alors une charge sociale. Le Brésil perdrait, par rapport à ce que ces migrantes et migrants pourraient apporter au pays.
 
Si le pays les accueille, c’est au nom de la solidarité et de l’hospitalité qu’il faut absolument limiter, parce que « le Brésil ne saurait absorber toutes ces personnes ».
 
Une logique qui va à l’encontre de la protection des droits humains
 
Cette logique coûts/bénéfices serait à la base de la nouvelle politique migratoire, relative à l’immigration haïtienne (présentée le 12 janvier 2012 à l’opinion publique par le gouvernement brésilien), qui fixe un quota de 100 visas par mois à accorder aux Haïtiennes et Haïtiens (sans qualifications) à travers l’ambassade du Brésil à Port-au-Prince.
 
Cette nouvelle politique ordonne également la fermeture des frontières aux migrantes et migrants haïtiens irréguliers, ainsi que la déportation de celles et ceux arrivant sur son territoire sans visas après le 12 janvier 2012, sous prétexte de lutter contre les réseaux de trafiquantes et trafiquants.
 
En fait, cette nouvelle politique n’établit pas la différence, entre les trafiquantes et trafiquants – qui s’enrichissent avec l’argent des migrantes et migrants – et leurs victimes, confrontées à une situation difficile et vulnérable dans les différentes frontières, où elles sont bloquées.
 
De même, elle ne prend pas en compte la dimension régionale (sud-américaine) de la migration haïtienne : le Brésil, qui ferme ses frontières, ne se préoccupe pas de son devoir (en accord avec les multiples traités et conventions régionaux et internationaux signés et ratifiés en matière de droits humains) de protéger des migrantes et migrants se trouvant dans des espaces communs et limitrophes (avec le Pérou, la Bolivie, la Colombie…).
 
Comme conséquence, les migrantes et migrants, bloqués dans ces frontières, se trouvent dans une espèce de no man’s land qui n’est pas assumé par aucun État.
 
Dans ce no man’s land, en plus de la crise humanitaire, les migrantes et migrants se trouvent confrontés aux abus et violations de toutes sortes de la part des trafiquantes et trafiquants, des chauffeurs de taxis, des employeurs d’entreprises d’exploitations minières illégales, voire des agents de l’ordre de certains pays (dont la Bolivie), tel que divers organismes de droits humains l’ont dénoncé et selon les témoignages des migrantes et migrants eux-mêmes.
 
Nécessité d’aborder une vision plus large de la politique migratoire
 
La nécessité d’adopter une vision plus large de la politique migratoire, en termes (éthiques) d’hospitalité et de solidarité internationale, ne relève plus de l’idéalisme, mais plutôt de l’urgence de relever le défi de la protection des droits humains et de la dignité des migrantes et migrants bloqués dans les frontières, principalement celles et ceux se trouvant dans une situation de vulnérabilité et en proie à des abus et violations contre leurs droits humains.
 
Une politique migratoire, basée sur la logique coûts/bénéfices et sur la sécurité, s’avère limitée et entraine des coûts élevés en termes humanitaires et humains, tel que l’atteste la situation actuelle que vivent 274 migrantes et migrants haïtiens bloqués dans la localité inondée d’Iñapari à la frontière Pérou-Brésil.
 
Il ne s’agit pas d’absorber toute la misère du monde, mais d’humaniser la politique migratoire et de donner un contenu réellement sérieux et authentique (donc éthique) à la solidarité maintes fois proclamée par le Brésil envers Haïti.
 
Une solidarité qui doit aller au-delà de l’humanitaire ! [wel rc apr 28/02/2012 0:30]
 
[1] Voir : O Globo, Brasilquerfacilitarvistos para profissionaisestrangeiros, Édition du 15 janvier 2012.