La conjoncture politique actuelle, qui a une fois de plus exposé au grand jour le traditionnel réflexe de rejet des Haïtiens formés à l’étranger ou expatriés, est une excellente occasion de méditer sur ce sujet qui nous interpelle tous. À la fois les Haïtiens de la diaspora, qui s’estiment à bon droit autorisés à revenir au pays pour contribuer à son développement, et ceux de l’intérieur dont un grand nombre voit en eux une menace. Sous couvert d’exigence de connaissance des problèmes du pays, la disposition constitutionnelle prévoyant un nombre minimum d’années de résidence au pays institue une forme à peine voilée d’ostracisme. [1]
 
L’ampleur que prendra le phénomène d’exclusion des Haïtiens de la diaspora dans les affaires nationales deviendra aussi politique d’État avec les tontons macoutes. Le nivellement par le bas du duvaliérisme se fera à travers la privation du peuple de ses repères fondamentaux. L’arme de la peur sera utilisée à toutes les occasions. Peur de mourir, de perdre son travail, d’être dénoncé à la police politique. Peur de s’occuper des affaires politiques. Peur de penser. Peur tout court. La peur est le moteur de l’engin de mort qu’est le duvaliérisme. Peur qui sert de soutien à la reproduction de la société haïtienne. Peur qui a servi à perpétuer le duvaliérisme de père en fils. Peur inculquée dès la tendre enfance à travers les histoires de loups-garous, de sorcellerie et de zombification. Peur prescrite dans les normes intériorisées qui font que les dominés participent à leur propre subjugation et oppression. Peur qui unit des courants politiques apparemment opposés dans cette convergence idéologique produisant les alinéas a et e de l’article 135 de la constitution de 1987 stipulant que « Pour être élu Président de la République d’Haïti, il faut : a) être haïtien d’origine et n’avoir jamais renoncé à sa nationalité ; e) résider dans le pays depuis cinq années consécutives avant la date des élections. » Peur de l’Autre, d’une remise en question par l’Autre de l’ordre dominant, qui produit son exclusion.
 
La Commission d’Enquête Spéciale de Jean-Claude Duvalier
 
On prend la mesure de l’utilisation de la peur dans la caporalisation des consciences, à travers l’expérience vécue par le professeur d’économie et dramaturge Hervé Denis en 1982. Ce dernier a été emprisonné et interrogé par le trio composé du Dr Roger Lafontant, Ministre de l’Intérieur et de la Défense Nationale, d’Emmanuel Orcel et d’Albert Pierre dit Ti Boulé, colonels des Forces Armées d’Haïti. Ces dirigeants de la Commission d’Enquête Spéciale de Jean-Claude Duvalier l’ont torturé aux Casernes Dessalines, lui faisant un tort d’avoir séjourné trop longtemps à l’étranger. D’entrée de jeu, ses tortionnaires lui font savoir que ses cours à la Faculté de droit ont été enregistrés et qu’ils révèlent la personnalité d’un homme qui n’a pas peur. Quelqu’un dont la conscience ne loge pas dans le monde des objets et de la déréliction. Les tortionnaires duvaliéristes ne pouvaient pas accepter la présence au pays de cet homme libre, trop libre, et qui n’était plus contrôlable par leur idéologie coloriste et terroriste. Aussi décidèrent-ils de lui faire subir les supplices les plus inhumains pour tenter de briser sa capacité de résistance [2]. Ironie du sort, après le renversement de Jean-Claude Duvalier, Hervé Denis sera désigné comme premier-ministre, mais le Parlement, dépositaire des vraies valeurs nationales, trouvera de bonnes raisons pour rejeter ce choix en deux occasions.
 
Hervé Denis s’était libéré de la coercition du vécu haïtien. Son affranchissement faisait peur au statu quo haïtien qui sait que ses jours sont comptés avec des individus d’une telle trempe qui refusent de vivre de l’indigence accoutumée entretenue par la communauté internationale. Il avait trouvé sa réponse de la sommation à être dans le monde par la maîtrise de la peur. Il y avait accédé avec ses amis de la troupe Kouidor à New York en septembre 1969 dans des interrogations théâtrales qui valaient déjà réponse. Hervé refusait de se la couler douce, mais agissait plutôt que d’attendre que les choses changent. Aussi, ce statu quo maléfique prend les devants et tente de trouver des individus bien dressés, ayant passé cinq années consécutives à se conformer à un univers producteur de misères et de répressions pour garantir l’ordre et la stabilité. Le citoyen qui a passé les cinq dernières années en Haïti est une garantie pour la continuation de l’ordre social cannibale. Il est bien socialisé et saura sauvegarder la construction sociale qui laisse à 75% des Haïtiens moins de deux dollars par jour. Et même en voulant tout chambarder sous les coups de l’audace irréfléchie et de la colère, ce citoyen vaut toujours plus pour le statu quo que les compétences, le courage, la détermination des Haïtiens de la diaspora.
 
L’interdiction frappant la diaspora est aussi faite aux Haïtiens exilés de l’intérieur qui briguent un siège au Parlement. En effet, les constitutions haïtiennes prévoient un minimum d’années de résidence (deux pour la députation et quatre pour le Sénat) dans une circonscription pour pouvoir la représenter. Or ce réflexe protectionniste est systématiquement écarté quand le pouvoir central décide d’envoyer au Parlement un citoyen qu’il veut récompenser ou sur qui il peut compter pour défendre sa politique. Les exemples de parlementaires retournés à leur ville d’origine ou leur département pour briguer un poste électif sont trop nombreux et trop bien connus pour que nous ayons à les citer ici. Bref, même dans l’exclusion, les Nèg Anndan bénéficient d’un traitement privilégié par rapport aux Nèg Deyo !
 
Le besoin de la conscience critique de la diaspora
 
L’amendement de la Constitution pour permettre la double nationalité est sans doute un pas dans la bonne direction. On ne peut qu’applaudir au nouvel article 11 qui stipule « La renonciation de la nationalité s’entend d’une déclaration officielle devant un tribunal haïtien, conformément à la loi. Aucun Haïtien ne peut faire prévaloir sa nationalité étrangère sur le territoire de la République d’Haïti. » Mais les restrictions imposées à la diaspora au sujet des fonctions électives de député, sénateur et président sont inacceptables. Dans ce domaine aussi, la mauvaise foi est manifeste. Au lieu de laisser l’électorat désigner librement le candidat le plus apte à le représenter, le législateur s’arroge le pouvoir d’ériger à l’entrée du Parlement une guérite que les « diasporas » ne peuvent pas franchir. C’est au peuple souverain de décider si un Haïtien de l’extérieur possède la connaissance du terrain ainsi que la capacité d’analyse et de synthèse nécessaire. Mais il incombe aussi à l’Haïtien de l’extérieur de déterminer s’il maîtrise assez ce que Mme Isaac Louverture nomme « l’étroitesse de l’esprit local » et les « mœurs et usages du milieu ». C’est aussi à lui de décider s’il est capable de se sortir de cet écheveau qui a toutes les apparences d’un guêpier.
 
On se souviendra qu’au fort de la crise de 1946, le mulâtre Henri Laraque, dit TOM, fraichement rentré au pays, bouleversa l’échiquier politique en se portant candidat au Sénat et à la présidence, à partir du Cap-Haitien. Devant la grande popularité de son programme Travail, Ordre et Méthode (TOM), le major Paul-Eugène Magloire organisa des élections sénatoriales frauduleuses consacrant la victoire de Louis Saint-Surin Zéphirin. Deux jours après les élections législatives du 12 mai 1946, les partisans de TOM Laraque protestèrent par des manifestations qui furent sévèrement réprimés par le chef de la police du Cap, le capitaine Thimoléon Paret. Selon Charles Dupuy, « les violentes échauffourées de cette journée mouvementée résultèrent en vingt-quatre morts par balles du côté des manifestants [3]. » Le communiqué de la police de Port-au-Prince faisait état de cinq morts et de 25 blessés [4].
 
Face au discours de TOM Laraque qui résonnait avec les besoins des populations nécessiteuses, le recours à la fraude et à la répression sanglante a été la solution du statu quo. Dès sa descente d’avion en Haïti, le 11 avril 1946, les démocrates avaient mis en garde le peuple contre TOM Laraque considéré comme un imposteur. Le journal LA NATION avait soulevé une rafale de questions sur l’individu. LA NATION avait exposé l’audace de l’homme dans ses aventures au Mexique en écrivant : « L’astucieux personnage débarquant à Mexico fit mettre sur sa voiture une plaque diplomatique comme Ministre d’Haïti. Jacques Roumain le fit appeler par la police et fit arracher la fausse plaque d’immatriculation [5]. » Toutefois, TOM Laraque a soulevé des espoirs même après la fraude massive qui l’évinça des élections du 12 mai 1946. À ce sujet, René Depestre raconte : « La force de TOM était réelle dans son Cap-Haitien natal. Au mois de juin 1946, on faillit laisser nos os au Cap à cause de lui. Dans un meeting, on s’avisa de déboulonner sa statue de sable, ses partisans qui composaient la foule à laquelle nous nous adressions, commencèrent à nous lapider. Nous eûmes Juste Constant et moi, la vie sauve grâce à la mitraillette d’un officier de l’armée d’Haïti, le lieutenant Nelson, Edner Nelson, exactement [6]. »
 
Nous mettre en face de nos compromissions avec l’étrange et l’étranger
 
Qu’on nous comprenne : il y a du bon grain et de l’ivraie partout. Il existe aussi en diaspora des Haïtiens qui n’ont jamais évolué et qui n’ont rien à offrir au pays. Et paradoxalement ce sont eux que les forces du statu quo sont disposées à accueillir. Mais généralement, les conditions objectives de la diaspora prédisposent les Haïtiens de l’extérieur qui retournent au pays à refuser l’anormal dans le familier beaucoup plus que leurs compatriotes qui y résident. Le besoin de conscience critique est nécessaire à tout déconditionnement psychologique et doit être cultivé pour nous mettre en face de nos compromissions avec l’étrange et l’étranger, et pour nous dévoiler nos simulacres.
 
D’autre part, les transferts de plus de 2 milliards de dollars annuels en Haïti démontrent la capacité de vision de la diaspora et sa volonté de contribuer au relèvement national. Les revenus locaux étant trop faibles, c’est grâce à ces transferts monétaires que nombre d’entreprises privées produisant pour le marché local arrivent à survivre. Haïti fera des miracles en une décennie si un gouvernement arrive à mobiliser la diaspora comme un atout dans sa stratégie de développement. Alors la diaspora ne sera pas considérée uniquement pour les transferts monétaires, mais sera intégrée dans l’établissement de la politique économique, des politiques d’éducation et de ressources humaines, des initiatives locales des associations de ville d’origine (AVO) et des incitations à l’investissement en général. Un vœu pieux ? Enfin, l’émission d’obligations de la diaspora permettrait les entrées de capitaux nécessaires au financement du développement en générant des revenus à l’abri du ralentissement de l’économie mondiale.
 
Les Haïtiens doivent être dans une nouvelle disposition d’esprit pour sortir de l’état de mal dans lequel les puissances internationales les ont placés. D’autres structures mentales et schèmes de pensée sont nécessaires. Pour cela, les éminences haïtiennes ne doivent pas avoir peur de travailler avec leurs frères et sœurs maintenus dans l’ignorance, l’inconsistance et les passions mesquines. Les intellectuels ne doivent pas tomber dans le piège consistant à se considérer supérieurs aux compatriotes peu instruits. C’est en travaillant avec eux et en étant, s’il le faut, leurs subalternes que nous changerons leur méfiance à l’endroit des « save ». Le prix peut être lourd, mais c’est le prix à payer pour sortir Haïti du trou de la médiocrité et de la fourberie des ticouloutes et des bakoulous. Les Haïtiens ont déjà fait de grandes choses. Ils peuvent encore en faire d’autres en ouvrant grandes les portes à la multitude en diaspora afin qu’elle se joigne à celle du pays pour soulever ensemble des montagnes. Pour être ensemble au rendez-vous d’une globalisation à visage humain.
 
[1] Voir la première partie : http://www.alterpresse.org/spip.php…
 
[2] Magali Comeau Denis, « Entrevue avec Liliane Pierre-Paul », Radio Kiskeya, P-au-P, 19 janvier 2011.
 
[3] Charles Dupuy, Le coin de l’histoire, Tome I, P-au-P, 2002, p. 47.
 
[4] « Communiqué », La Nation, 16 mai 1946, p. 4.
 
[5] « L’Henri Laraque », La Nation, P-au-P, 12 avril 1946, p. 1.
 
[6] René Depestre, « La révolution de 1946 est pour demain … » dans Cary Hector, Claude Moïse et Émile Ollivier, 1946-1976 – Trente ans de pouvoir noir, Collectif paroles, Montréal, 1976, p. 55.
 
Source: AlterPresse
 
http://www.alterpresse.org/spip.php?article11759
 
 

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