Suite à l’incident survenu le 3 octobre lorsque le président Michel Martelly a lancé un juron à un journaliste qui l’interrogeait, le chef d’État a minimisé la controverse créée par son attitude, alors que les milieux de la presse continuent de réprouver le comportement du président.
 
L’ancien chanteur affiche souvent une posture belliqueuse vis à vis de la presse. Plusieurs écarts peuvent être notés depuis son arrivée au pouvoir. Dans ce contexte, AlterPresse reprend l’extrait qui suit du texte intitulé « Un chauffeur fasciné par le rétroviseur », contenu dans l’ouvrage sur « les 100 premiers jours de MARTELLY », paru le 31 aout dernier aux éditions C3group
 
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Les trois mois au pouvoir de Michel Martelly nous rappellent à quel point la tradition autoritaire a la vie dure. Si on n’y prend garde, on risque un brutal retour en arrière. Il n’y a qu’à considérer les nombreuses controverses qui ont marqué les rapports de la nouvelle présidence avec la presse, sans compter les « leçons » que le chef de l’État se sent en droit de prodiguer aux journalistes.
 
De l’appel au peuple, lorsqu’il était coincé par les questions pertinentes des journalistes durant le débat du Groupe d’Information en Affaires Publiques (GIAP) [1], au fameux « taisez-vous », approuvé par l’assistance lors du « lancement » de la revue touristique « Magic Haiti », le candidat devenu président a conservé un ton qui ne saurait mettre les journalistes et les secteurs démocratiques en confiance.
 
Les réactions étaient unanimes à relever « un mauvais état d’esprit de la Présidence de la République vis-à-vis de la presse et la façon dont les journalistes font leur travail », comme l’a souligné le journaliste Hérold Jean-François dans un éditorial. « La liberté d’expression est un acquis garanti en plus par la Constitution en son article 28. Tout Haïtien peut s’exprimer en toute matière par la voie qu’il choisit », a-t-il rappelé. Il a souligné à l’attention du président (qui souhaite « vendre » une bonne image d’Haïti en vue d’attirer les touristes), que « si la presse haïtienne serait incapable d’informer adéquatement la population haïtienne et le reste du monde sur nos pesanteurs et nos blocages, la presse étrangère se chargera de le faire à notre place ». [2]
 
Pour sa part, le Secrétaire général de l’association des journalistes haïtiens (AJH), Jacques Desrosiers, a rattaché le « taisez-vous » de Martelly à une série de comportements observés et de propos tenus depuis la campagne électorale. Il a convié les journalistes « à ne pas se laisser intimider dans la pratique professionnelle et responsable de leur métier d’informer la population ». Il leur a également rappelé que « la liberté de la presse n’est pas un cadeau, mais un acquis au prix de grandes luttes et de grands sacrifices ».
 
Les confrères et consœurs ont bien raison de mettre en perspective ce qui se dessine sous nos yeux et qui n’est pas réjouissant. Les autres secteurs de la société doivent eux aussi se montrer clairvoyants et percevoir de très tôt des dérives qui pourraient être fatales pour la cause de la démocratie.
 
Paradoxalement, il faut l’admettre, le pouvoir de Martelly pourrait contribuer à donner un certain élan à la communication politique et l’utilisation des nouvelles technologies, tout au moins dans les milieux médiatiques. D’une administration silencieuse, nous sommes passés à une équipe présidentielle qui tente de mettre à contribution les outils technologiques et les réseaux sociaux pour faire circuler l’information officielle.
 
Toutefois, la présidence devrait savoir que la fonction de communication présidentielle ne pourra jamais remplacer la responsabilité des journalistes et médias dans l’information libre de la population. Ces derniers ont pour tâche, dans le présent contexte de toutes les urgences, de fournir des informations indépendantes qui aident à la prise de décision conséquente, favoriser un ample débat sur des choix stratégiques, prendre en compte la nécessité d’une relance de l’éducation civique et populaire, créer un relais entre la mémoire et l’instant, contribuer à la plus grande vigilance des citoyennes et citoyens.
 
D’où l’intérêt pour les citoyens de tous les secteurs de s’impliquer consciemment dans la promotion et la défense intégrale de la liberté d’expression, pierre angulaire de toutes les libertés. La bataille de la liberté d’expression est celle de tous les démocrates et progressistes. Il en est de même de la défense et de la promotion de l’ensemble des droits reconnus par la Déclaration des Droits de l’Homme de 1948.
 
L’actuel pouvoir, saura-t-il comprendre que depuis des décennies, ce qui tenaille la société haïtienne, c’est la demande d’un État capable de garantir le respect total des droits et de garantir à la population un accès équitable aux biens et services ?
 
[1] 9 mars 2011
 
[2] Martelly devrait aller demander, entre autres, aux gouvernements de la République Dominicaine, de la Jamaïque et de Cuba comment ils font pour attirer le tourisme.