La réaction de Préval au projet de loi d’augmenter le salaire minimum est édifiante : dans une lettre en créole [1] destinée aux sénateurs et députés, le président reconnaît que le salaire minimum porté à 200 gourdes ne pourra pas satisfaire les besoins de base des ouvriers, qu’il reste, malgré une augmentation que certains jugent trop élevée, un salaire de misère qui ne garantit pas l’entretien physique du travailleur (en des termes plus précis qui répondent à la logique de marchandisation du capitalisme, avec un tel salaire, l’ouvrier ne peut pas reproduire sa force de travail).

Mais, explique le président, ce salaire crève-la-faim est le seul moyen de garder les emplois surtout dans le secteur de la sous-traitance, emplois qui dépendraient uniquement de ce salaire de misère puisque, d’une part, selon le calcul du président, la masse salariale ouvrière compterait pour 40 à 60% du coût de la production et, d’autre part, d’autres pays compétitifs de la région (la République Dominicaine et le Nicaragua) qui disposeraient d’une classe ouvrière aussi miséreuse que la nôtre ont vu leur taux de chômage augmenter de façon exponentielle à la suite de la décision de hausser le salaire minimum. Sans compter bien sûr le danger de délocalisation qui constitue l’épée de Damoclès de la sous-traitance et qui menace tout pays qui pense non seulement revoir la loi sur le salaire minimum, mais aussi améliorer les conditions de travail.

Que l’on se résigne donc à accepter cette situation infrahumaine, qui constitue la réalité essentielle de la classe ouvrière haïtienne puisqu’en dehors d’elle point de salut sinon la mort par la misère et la faim. Pour Préval, la compétitivité est à ce prix. Et il est inutile d’insister sur le fait que pour être concurrentiel, garder les emplois et encourager les investissements, il est essentiel de développer une infrastructure appropriée, de combattre la corruption, d’investir dans l’éducation, d’améliorer les conditions de vie de la population, bref d’élaborer une forme nouvelle de gouvernance ; tout cela relève de l’utopie, et Préval est conscient plus que quiconque de son impuissance à changer quoi que ce soit (naje pou sòti). Face aux nantis, face à cette bourgeoisie sous-traitante pour qui sont incompréhensibles toutes notions de pays, de nation, de développement, il reste muet. Il connaît ses limites et invite les ouvriers à reconnaître les leurs. C’est du moins, en toute ingénuité, le sage conseil qu’il peut donner à une classe ouvrière tenaillée par la faim (nou lèd, men nou la).

Et que dire du Premier ministre qui, il n’y pas si longtemps, s’inquiétait de « la persistance (…) des phénomènes de violence dans notre société [2] » et qui semble ignorer cette grande violence que subissent les ouvrières et ouvriers haïtiens dans leur chair et dans leur conscience, cette violence que Bourdieu nomme violence structurale parce qu’elle constitue « le fondement ultime » d’un ordre économique qui se perpétue grâce à une « main-d’œuvre docilisée par la précarisation et par la menace permanente du chômage [3]. » ?

Dans le cas de l’ouvrier haïtien, cette violence est portée à l’extrême : elle ne corrode pas seulement sa vie mais aussi celle de sa famille, et elle constitue même dans sa tendance à nier à l’ouvrier une vie décente le corollaire d’une autre violence, sociale cette fois-ci, qui chaque jour apporte son cortège de malheur et de morts à la classe démunie de notre pays. On estime que « plus de 2,4 millions de personnes vivent en Haïti dans une situation d’insécurité alimentaire, (que) 32% d’enfants d’âge scolaire sont infestés de parasites intestinaux (et que) 30 000 nourrissons souffrent de déficiences mentales… [4] »

Face à cette réalité brutale, le gouvernement avoue son impuissance, mais n’est-ce pas tomber dans le cynisme absolu que de considérer cette réalité comme notre seule source de compétitivité ?

Source:  AlterPresse www.alterpresse.org

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[1] Haiti Press Network, 28 juin 2009

[2] Voir Chemins critiques, vol, n.2, octobre 2004

[3] Pierre Bourdieu, L’essence du néolibéralisme, Le Monde Diplomatique, mars 1998

[4] Haïti : Economic Crisis Impacts Children’s Health, WFP, May 8 2009

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