Pauvreté
et développement, voilà deux concepts qui sont souvent
associés, le premier étant fréquemment présenté
comme la justification du second. Nombreux sont en effet les
programmes et les projets de développement qui sont
apparemment mis en œuvre parce qu’il y a des pauvres,
pour lutter et même éliminer la pauvreté,
spécialement dans les pays du Sud. La troisième section
de la Déclaration du Millénaire s’intitule
d’ailleurs « Développement et élimination
de la pauvreté » et le premier Objectif de
développement du Millénaire qui a suivi cette
déclaration propose spécifiquement, d’ici l’an
2015, de réduire de moitié la pauvreté extrême
et la proportion de la population souffrant de la faim.


D’autre
part, si on scrute plus profondément chacun de ces deux
concepts, que découvre-t-on? Quels sont, dans l’histoire,
les rapports que nos sociétés ont entretenus avec eux?
Dans quelles circonstances se sont-ils rencontrés?



1. Le concept de
pauvreté


Prenons
d’abord le concept de pauvreté. J’aimerais en
faire ressortir deux facettes fondamentales dans une perspective de
développement. D’abord, que la pauvreté a été
depuis longtemps en Occident un important facteur d’exclusion
sociale. Ensuite, que si on élargit l’observation à
plus grande échelle, au-delà des sociétés
capitalistes des pays du Nord et au-delà de sa réalité
immédiate et qu’on la replace dans un contexte culturel
et social plus large, il devient nécessaire de la relativiser
quelque peu.



a)
Le rapport à la pauvreté dans les pays du Nord


L’existence
d’une masse de pauvres a souvent été considérée
dans l’histoire occidentale comme un facteur de désordre,
une menace à l’ordre établi, surtout à
partir de la fin du Moyen-Âge (XIVe et XVe siècles). La
tradition chrétienne avait pourtant dans ses débuts,
durant plusieurs siècles, valorisé, voire glorifié
la personne pauvre dont on disait qu’elle entretenait un lien
étroit avec Dieu et qui conséquemment apparaissait,
pour le riche, comme un truchement nécessaire dans sa quête
de salut, ceci à travers l’aumône qui était
vue comme un devoir (Sassier 1990 : 41-58). La situation
commença à changer alors que les villes étaient
en croissance et qu’on y expulsait au-dehors les mendiants et
les gens oisifs (ibid. : 11 et 62-63). On chassait
également les « fous » qui
constituaient bien souvent une sous-catégorie à
l’intérieur de celle des pauvres , surtout ceux qui
étaient étrangers, que l’on laissait courir dans
les campagnes éloignées, que l’on confiait à
des marchands ou des pèlerins et que l’on plaçait
dans des bateaux envoyés à la dérive sur les
fleuves de la Rhénanie et les canaux flamands, d’où
cette image de la « Nef des fous » (Foucault
1972 : 21-23).


Mais
c’est au XVIIe siècle, alors que la mendicité
faisait rage dans les villes, qu’on assista en Europe au
phénomène inverse, tout au moins dans sa forme, à
ce que Foucault (1972 : 67-109) a appelé « le
grand renfermement », c’est-à-dire
l’internement massif des mendiants, des pauvres et des
indigents qui étaient alors perçus comme un danger pour
la cité. Bien sûr, au même moment, on dirigeait ou
expulsait également les pauvres vers les colonies. D’ailleurs,
comme nous allons le voir plus loin, l’internement a aussi joué
un rôle dans le peuplement des colonies. C’est donc dans
ce contexte du « grand renfermement » que fut
créé en 1656 l’Hôpital Général
de Paris
[1],
mesure qui fut ensuite généralisée à
l’ensemble des villes de France par l’Édit du 12
juin 1662
[2]
(Sassier 1990 : 11 et 62-63). Cette année-là,
l’Hôpital Général de Paris renfermait déjà
à lui seul 6 000 personnes, soit environ 1% de la
population de la ville (Foucault 1972 : 79). Quelques précisions
s’imposent.


Premièrement,
ces nouveaux établissements qu’étaient les
hôpitaux ne possédaient pas, à cette époque,
un caractère médical mais ils correspondaient plutôt
à une institution morale semi juridique qui, en-dehors des
tribunaux, jouissait d’une grande autonomie de décision
pour remplir une double fonction. D’une part, l’Hôpital
voyait à la répression, voire à la correction,
de ce que l’on percevait comme un relâchement des mœurs
des populations pauvres. D’autre part, elle s’assurait
que les pauvres internés en son sein soient productifs,
c’est-à-dire soumis au travail forcé dans des
manufactures, ceci afin qu’il servent, selon le cas, de
« (…) main-d’œuvre à bon
marché, dans les temps de plein emploi et de hauts salaires;
et, en période de chômage, résorption des oisifs,
et protection sociale contre l’agitation et les émeutes
»
(Foucault 1972 : 95).


Deuxièmement,
l’internement des pauvres n’était pas exclusif à
la France, constituant, sous diverses appellations, un phénomène
paneuropéen. C’est à Rome que la papauté a
créé le premier hôpital en 1581 tandis que
Bridewell, la première workhouse, est née à
Londres en 1557 (Fossier 2003 : 2-3). C’est par ailleurs
dans les villes allemandes que survint, dès 1620, le premier
internement massif des pauvres mais c’est dans la seconde
moitié du XVIIe siècle que se répandirent les
maisons de correction, les Zuchthäusern, tandis qu’au
même moment, en Angleterre, on retrouvait les houses of
correction
et les workhouses (Foucault 1972 : 77-78
et 93).


Troisièmement,
l’internement dans ces établissements n’était
pas réservé exclusivement aux pauvres, on y rencontrait
aussi des vénériens, ainsi que des hommes et des femmes
classés sous la catégorie de la déraison,
c’est-à-dire des fous, des débauchés, des
dissipateurs, des magiciens, des suicidés, des libertins et
des blasphémateurs, somme toute l’ensemble de ceux et
celles qui s’écartaient de la norme sociale (ibid. :
110-147).


Quatrièmement,
ce « grand renfermement » des pauvres dénote
un rapport particulier avec la misère, non pas celui de
secourir les démunis mais celui de les punir ou des les
châtier, la pauvreté elle-même étant bien
souvent vue comme une humiliation, une punition de Dieu (Fossier
2003 : 6 et Foucault 1972 : 80-81).


Enfin,
si on considère la question dans une perspective diachronique
ou évolutive, le renferment des pauvres à l’intérieur
des villes succède à un autre mécanisme
d’exclusion sociale, celui de leur repoussement au-dehors. Les
pauvres ont donc été successivement expulsés
puis internés, deux pratiques qui épousent en apparence
des formes opposées l’une centrifuge, l’autre
centripète , mais dont le résultat final débouche
sur un phénomène social semblable, celui de leur mise à
l’écart, de leur exclusion de la vie de la cité.
Par ailleurs, les pauvres n’ont pas été les
premiers à subir une telle mise à l’écart.
Qui plus est, ils apparaissent, dans leur renfermement, comme les
héritiers des lépreux du Moyen-Âge : « Le
classicisme a inventé l’internement, un peu comme le
Moyen Âge la ségrégation des lépreux; la
place laissée vide par ceux-ci a été occupée
par des personnages nouveaux dans le monde européen : ce
sont les « internés »
»
(Foucault 1972 : 77)


Tout
au long du XVIIIe siècle, la répression et
l’internement des pauvres continuèrent (Sassier 1990 :
175-177). L’internement devint même un mécanisme
servant au peuplement des colonies d’Amérique, une sorte
« (…) d’entrepôt dans lequel on
tient en réserve les émigrants qu’on enverra au
moment choisi, et dans la région déterminée

(Foucault 1972 : 503). »


Mais,
durant la seconde moitié du siècle, survint un
bouleversement des formes instituées d’internement
(ibid. : 477-524). D’une part, on remit en question
la présence des insensés au sein des mêmes
institutions que les infirmes, les mendiants et les pauvres. La folie
devint « la hantise des internés »
et la présence des fous fut reconnue comme une injustice pour
les autres, comme une « promiscuité honteuse »
(ibid. : 498). De nouvelles maisons furent alors créées,
les asiles, pour recevoir exclusivement les fous. D’autre part,
la pratique de l’internement sembla elle-même de plus en
plus inefficace face aux crises qui se succédaient et commença
à reculer, surtout à partir de 1770 (ibid. :
504-509). L’indigence fut alors davantage considérée
sous l’angle économique et l’internement apparut
aux économistes libéraux de cette phase industrielle du
capitalisme comme une mesure coûteuse détournant
inutilement toute une cohorte de main-d’œuvre du marché
du travail et freinant par conséquent la mise en valeur des
richesses. Surgit alors la distinction entre les « pauvres
valides
» et les « pauvres malades »
(ibid. : 515). Les premiers étaient dépeints
comme des éléments positifs qu’il fallait éviter
d’interner et dont la présence libre sur le marché
du travail allait servir de main-d’œuvre à bon
marché. Seules les personnes pauvres malades, qui n’avaient
par ailleurs aucune utilité économique, étaient
vus comme nécessitant une assistance totale, prodiguée
de préférence à l’échelle privée
par les familles, ceci au nom d’un devoir social fondamental
empreint de solidarité et de pitié (ibid. :
517-522). C’est ainsi que le déclin de la pratique
instituée de l’internement, en « libérant »
une masse de main-d’oeuvre sur le marché, contribua à
la croissance du prolétariat industriel dont les détenteurs
du capital, en l’occurrence la classe bourgeoise, avait
ardemment besoin pour faire rouler ses usines.


Au
XIXe siècle, même si la pauvreté n’était
plus associée à la mendicité et à
l’oisiveté mais à la classe travailleuse, au
prolétariat, les pauvres étaient toujours vus comme une
menace à l’ordre établi. On parlait alors des
« classes dangereuses » pour désigner
les majorités appauvries des villes. Tirant les leçons
de la Révolution française, l’élite
craignait les pauvres qui constituaient la majorité de la
population et les décrivait en termes amoraux (Milner 2004 et
Sassier 1990 : 229-233). Voici comment s’exprimait
Frégier, un chef de bureau à la préfecture de la
Seine dans son ouvrage « Des classes dangereuses de la
population dans les grandes villes, et des moyens de les rendre
meilleures » :



(…) les
classes pauvres et vicieuses ont toujours été et seront
toujours la pépinière la plus productive de toutes les
sortes de malfaiteurs : ce sont elles que nous désignerons
plus particulièrement sous le titre de classes dangereuses
[…]. Lors même que le vice n’est pas accompagné
de la perversité, par cela qu’il s’allie à
la pauvreté dans le même individu, il est un juste sujet
de crainte pour la société, il est dangereux
.
([1840] cité par Sassier 1990 : 230)


Par
la suite, jusqu’au milieu du XXe siècle, il a régné
un certain silence sur la question de la pauvreté au sein des
pays du Nord sauf peut-être durant la période de
la crise de 1929 qui a particulièrement touché
l’Amérique du nord et, parallèlement, c’est
par un savant mélange de répression et de mesures
sociales (éducation, santé, emploi, famille, etc.) que
l’on s’attaqua sur le terrain à ce problème
(Escobar 1995 : 22-23, Milner 2004 et Sassier 1990 : 267).
Fait marquant, c’est dans la seconde moitié du XXe
siècle que cessa l’identification de la pauvreté
avec la condition de travailleur, que naquit le concept d’exclusion
et que la solitude fut reconnue comme une dimension importante de la
pauvreté (Sassier 1990 : 341-355).


Aujourd’hui,
à l’âge du néolibéralisme et du
scientisme, parallèlement à des programmes sociaux
souvent diminués, on parle surtout en Amérique du
Nord de dépistage des comportements à risque des
enfants des quartiers défavorisés dès le plus
jeune âge et même, plus récemment, de
l’identification des gènes à risque. Serait-ce un
retour vers des mécanismes de contrôle social plus
contraignants, vers le paradigme de l’Hôpital dirigé
cette fois de façon plus sélective? En tous les cas,
comme nous l’avons vu, il existe dans la tradition historique
des institutions occidentales, une certaine propension à
répondre à la pauvreté par des pratiques
répressives



b)
Pauvreté, un concept relatif


Si
on revient sur la notion même de pauvreté, on constate
qu’elle est généralement présentée
comme une réalité fondée sur des données
empiriques irréfutables, comme un phénomène
objectif que l’on parvient à appréhender et à
rendre compte simplement à travers une série de mesures
exprimées sous forme de statistiques. C’est ainsi que
d’aucuns parlent de seuil de pauvreté et de pourcentage
de la population vivant avec moins de 1$US par jour. Est-ce vraiment
suffisant?


Dans
la Grèce Antique (Socrate et Platon), on considérait la
pauvreté davantage comme une notion subjective intimement liée
au désir, à la perception de n’avoir pas
satisfait ses besoins de telle sorte qu’une personne possédant
très peu de biens mais qui croyait avoir satisfait ses
besoins, ne pouvait pas être tenue pour pauvre tandis qu’une
autre personne possédant davantage de biens mais toujours
insatisfaite pouvait l’être. Ainsi, Platon préconisait
la frugalité pour tous les citoyens de sa République
idéale
[3].
(Sassier 1990 :15-26)


Cela
rejoint en partie l’idée formulée par Marshall
Sahlins (1968) selon laquelle on peut satisfaire tous nos besoins en
produisant plus ou en désirant moins. C’est dans cette
seconde perspective qu’il a décrit les sociétés
de chasseurs-cueilleurs du paléolithique
[4]
comme les premières sociétés d’abondance.
Il faut préciser que, jusqu’à ce jour, on
décrivait ces sociétés du début de
l’humanité surtout comme des univers archaïques,
dénudées de presque tout, où les gens vivaient
dans des conditions pénibles, où la vie était
difficile et où la production de nourriture était
insuffisante, engendrant une menace permanente de famine. Or, malgré
les limites évidentes d’une telle comparaison,
l’observation systématique, durant la seconde moitié
du XXe siècle, de populations de chasseurs-cueilleurs nous a
fourni de précieux renseignements sur ce type de sociétés.
Par exemple, les Boschimans Kung du désert du Kalahari
(Afrique du Sud), observés au début des années
60, vivaient sans aucun doute dans des conditions apparemment
hostiles voire rebutantes d’un point de vue
occidental. Par contre, si on regarde de plus près les données
de terrain, on se rend compte que leur situation n’était
pas aussi pénible qu’elle pouvait le sembler à
une personne observatrice provenant d’Europe ou d’Amérique
du Nord, amenant avec elle ses préjugés et ses
stéréotypes. Ainsi, ils parvenaient facilement à
répondre à leurs besoins alimentaires et dédiaient
beaucoup de leur temps aux loisirs. En moyenne, il n’avaient
besoin que de 2,5 jours (25 heures) de travail aisé par
semaine pour satisfaire leurs besoins alimentaires, produisant 2140
calories par personne par jour, c’est-à-dire un
production excédentaire par rapport au calcul de leur besoin
énergétique qui était de 1975 calories. Cela
leur laissait donc une grande disponibilité pour les activités
ludiques.


Ailleurs,
dans d’autres sociétés de chasseurs-cueilleurs
vivant dans des conditions plus favorables, la situation d’abondance
est encore plus évidente, comme par exemple les Indiens Cuiva
d’Amazonie jouissant d’un écosystème très
riche et diversifié (Arcand 1976) ainsi que les Indiens de la
côte nord-ouest de l’Amérique et les peuples du
sud-est sibérien profitant de la présence de diverses
espèces de saumon (Testart 1981).
[5]


Sahlins
en est ainsi arrivé à remettre en question l’apriorisme
selon lequel la vie dans les sociétés traditionnelles
était caractérisée par la pauvreté et la
misère. Qui plus est, il a avancé l’idée
que la somme de travail par personne nécessaire à la
survie ainsi que l’importance de la faim et des famines se
seraient accrues avec le soi-disant progrès culturel
(avènement de l’agriculture puis de la société
industrielle).


Dans
ces conditions, l’idée de définir la pauvreté
de façon absolue, uniquement en fonction d’un seuil
monétaire ou de la quantité de biens possédés,
apparaît discutable, aussi bien dans son fondement
épistémologique que dans ses prétentions
universalistes
[6].
Comme l’a suggéré Sahlins, la situation de
pauvreté tient en grande partie à un rapport entre les
êtres humains (rapport social), à une invention de la
civilisation.


De
façon générale, on pourrait dire que la pauvreté
constitue un phénomène doublement relatif. D’une
part, elle dépend de la perception individuelle et collective,
culturellement construite, que l’on a des besoins essentiels. À
ce chapitre, il ne faudrait pas perdre de vue que le concept dominant
de pauvreté, qui est essentiellement fondé sur la
quantité de biens possédés ou de revenus mesurés
en valeur monétaire, s’est largement abreuvé à
l’idéologie du progrès et de la consommation dont
la genèse a été intimement liée à
l’émergence et la consolidation du capitalisme, de la
société de consommation de masse et de l’idée
d’accumulation, ceci dans un très petit nombre de pays
(Amérique du Nord, Europe de l’Ouest et Japon). Dans un
tel schéma, ce sont non seulement les chasseurs-cueilleurs du
paléolithique, mais aussi l’ensemble des populations
paysannes dites « traditionnelles » du passé
et du présent qui entrent dans la catégorie de pauvre,
la seule façon d’y échapper étant de se
« moderniser » et d’accéder au
rang de consommateur au-delà du seuil statistique définissant
la pauvreté. Or, comme nous l’avons vu, si on envisage
le problème sous l’angle de l’effort nécessaire
pour répondre aux besoins de base et de la quantité de
temps libre disponible, certaines sociétés, considérées
pauvres et même misérables en termes monétaires
deviennent de véritables sociétés d’abondance.


D’autre
part, la pauvreté n’existe pas en soi, de façon
absolue, elle s’incarne toujours dans un rapport avec son
contraire sémantique, la richesse. Dit autrement, il ne peut y
avoir de pauvres s’il n’y a pas de riches, c’est-à-dire
s’il n’y a pas de mécanismes d’accumulation
de la richesse fondant un rapport inégalitaire, socialement
construit, entre riches et pauvres (classes, strates, couches,
régions, etc.). Ainsi, il n’existe aucune société
dans laquelle il y a une catégorie sociale de pauvres sans
qu’il y ait aussi une catégorie de riches de même
que des mécanismes d’accumulation permettant une telle
richesse, ce qui implique généralement que cette
société produise un surplus pouvant être
accaparé. Dans les sociétés qui ne produisent
pas de surplus important, comme c’est le cas de nombreuses
sociétés de chasseurs-cueilleurs
[7]
et de certaines sociétés agraires sans État, ces
catégories ne sont pas pertinentes car tous les membres ont un
accès plus ou moins égal aux biens de subsistance
assurant leur reproduction; sinon l’accumulation hypothéquerait
les conditions objectives de reproduction de la collectivité
qui serait alors vouée à l’extinction. S’il
y a des inégalités, elles concernent généralement
les biens de prestige (colliers, bracelets, ornements, etc.) dont la
valeur, essentiellement symbolique et non convertible en biens de
subsistance, confère aux personnes qui les contrôlent un
pouvoir limité au sein du groupe, pouvoir le plus souvent lié
à des processus rituels (rites de passage, mariages, etc.). Il
appert donc que la pauvreté est inhérente aux sociétés
inégalitaires, aux sociétés socialement très
stratifiées, spécialement celles où il existe
une division en classes sociales et un État.


Comme
nous l’avons vu à travers l’exemple des
chasseurs-cueilleurs, l’idée qu’une société
soit entièrement pauvre, par elle-même, est rare et
relève davantage des préjugés que de la réalité.
S’il en est ainsi, c’est en général qu’il
s’agit d’une société conquise et c’est
effectivement ce qu’a souvent produit le colonialisme, le
néocolonialisme et, en général, les différentes
formes de subjugation des peuples du Sud. Pour comprendre la pauvreté
qui sévit alors dans une telle société, il faut
étudier sa relation avec l’autre société,
celle qui la domine et l’exploite. Le rapport riche/pauvre ne
se retrouve alors pas à l’intérieur d’une
même société mais entre deux sociétés.
Enfin, dans la plupart des sociétés du Sud, ce rapport
s’exprime doublement, par sa stratification interne et par sa
dépendance externe. Fait important, le rapport entre riches et
pauvres est un rapport socialement construit qui ne peut être
compris sans se référer au processus historique qui l’a
engendré.


L’exemple
des sociétés paysannes andines est fort révélateur
de la complexité des situations de pauvreté. J’ai
eu l’occasion il y a quelques années d’étudier
des communautés du nord des Andes équatoriennes (Cliche
1995). Or, il est évident que ces communautés possèdent
une étonnante capacité d’autosubsistance
en-dehors du marché, fondée sur l’agriculture et
l’élevage à l’échelle familiale de
même que sur une série de liens traditionnels d’entraide
et de réciprocité interfamiliaux et communautaires,
incluant plusieurs mécanismes de péréquation
limitant l’enrichissement des familles et permettant aux plus
pauvres de survivre décemment. C’est ainsi que certaines
familles qui n’ont pas de terre ou qui perdent complètement
leur récolte parviennent à se nourrir grâce à
la culture partagée
[8],
à une forme ouverte de glanage
[9],
aux dons et au salaire en nature qui sont toutes des formes
économiques non monétarisées. En même
temps, il appert que certaines familles s’enrichissent plus que
d’autres, réussissant même parfois à tirer
profit des mécanismes traditionnels pour exploiter les
familles plus pauvres. En outre, les familles paysannes sont
intégrées au marché à travers la vente
d’une partie de leur récolte, l’achat d’intrants
agricoles et de produits de consommation de même que la vente
de leur propre force de travail (travail salarié), ce qui
laisse place à une certaine forme d’exploitation et
favorise l’augmentation des inégalités sociales
au sein des communautés. Bref, les communautés sont
sous certains aspects autonomes, sous d’autres dépendantes
et elles sont traversées par des tendances contradictoires
favorisant tantôt la concentration et l’extraction de
richesses, tantôt la péréquation et la
redistribution. (ibid. : 95-138)


Somme
toute, les deux idées que nous venons de développer
mettent en évidence la double relativité du concept de
pauvreté. Puisque la pauvreté diffère selon les
critères utilisés pour la définir, lesquels se
situent au coeur même de son champ sémantique, elle est
intrinsèquement relative. En outre, puisqu’elle n’a
d’existence concrète que dans son rapport avec la
richesse, son contraire sémantique, qui tout à la fois
lui permet d’être et la conditionne, elle est
extrinsèquement relative.



c)
Pauvreté, un concept à préciser


La
pauvreté constitue donc un phénomène complexe et
multiforme dont on ne peut rendre compte par une simple série
statistique. Les calculs de seuil de pauvreté et d’autres
données quantitatives telles que l’espérance de
vie ou la mortalité infantile de même que des indices
complexes comme celui du niveau de développement humain sont
certes utiles pour montrer et démontrer l’ampleur de la
pauvreté mais ils demeurent une approximation partielle et
déformante de ce phénomène. L’analyse de
la situation des chasseurs-cueilleurs nous indique qu’il est
trompeur de juger de l’état de pauvreté
uniquement en fonction des revenus monétaires et qu’il
est essentiel de tenir compte de l’ensemble des conditions de
vie. Or, une telle distorsion est susceptible de survenir non
seulement dans les communautés très isolées mais
aussi dans de larges couches de la population, notamment la
paysannerie dont une portion importante de l’économie
n’est pas monétarisée (autosubsistance,
mécanismes de réciprocité et d’entraide,
dons, troc, etc.) et est donc exclue de la majorité des
données statistiques sur la pauvreté.


En
outre, si on considère le phénomène de la
pauvreté de façon isolée, il est impossible d’en
comprendre la genèse, se cantonnant alors à des
explications relevant de la pensée magique comme celle du
châtiment de Dieu ou encore à des explications
débouchant sur le mépris social comme celle liant la
pauvreté à la paresse ou à une intelligence
inférieure. On peut aussi se replier sur des explications
fondées sur des signes ou des symptômes comme le manque
d’éducation ou d’opportunités. Dans tous
ces cas, on ne fait que constater ou déplorer synchroniquement
l’existence du phénomène sans en comprendre ni la
dynamique, ni le processus qui a conditionné sa genèse.
Pour y parvenir, il apparaît essentiel de considérer la
catégorie des pauvres dans son rapport avec celle des riches,
de préciser quels sont les sujets sociaux (classes et couches
sociales, ethnies, genre, etc.) constituant chacune de ces deux
catégories, de tenir compte de la dynamique socioculturelle
dans laquelle elle s’inscrit et d’expliquer les processus
socio-historique qui ont permis l’accumulation de la richesse.


À
défaut d’amener de telles précisions, on risque
fort soit de réduire la pauvreté à un simple
niveau de revenus monétaires ou d’en faire un concept
métaphorique évoquant un état sans le définir.
Il serait alors aisé d’en faire porter le blâme
sur les personnes pauvres elles-mêmes ou de proposer comme
seule voie de solution possible leur intégration au marché,
excluant tant les avenues hors du marché que l’introduction
de mesures de péréquation et de redistribution. C’est
certainement commode pour les agents ou acteurs sociaux appartenant
aux classes et couches sociales qui concentrent la richesse, mais
pour les personnes pauvres, cela a le double effet objectivement de
limiter leurs possibilités de s’en sortir et
subjectivement de les culpabiliser de leur sort.


De
surcroît, sans une appréhension en profondeur de la
condition de pauvre, celle-ci risque fort d’être perçue
ou montrée, surtout à travers certaines de ses
conséquences –telles que la violence, les familles
disfonctionnelles, l’alcoolisme, etc. comme une menace à
endiguer ou à contrôler par des mesures répressives.
Certaines pourraient être de nature coercitive, faisant appel
aux corps policiers, à des gardes privés ou même
à l’armée. D’autres, tels que le dépistage,
le fichage, la surveillance et la délation, auraient plutôt
un caractère administratif. Or, la voie répressive a
d’autant plus de chances d’être favorisée
que l’on considère les personnes pauvres coupables de
leur condition.


En
conclusion, le concept de pauvreté se réfère
inévitablement à un manque ou une insuffisance de
moyens mais il n’a de sens que s’il est considéré
dans son contexte culturel et il n’existe que dans des sociétés
où il y a une certaine concentration de la richesse, exigeant
de ce fait une analyse des rapports sociaux qui le fondent. Bref,
pour être cohérent avec toute l’analyse que nous
avons faite de la pauvreté, celle-ci devrait toujours être
considérée comme le résultat de rapports sociaux
historiquement construits mettant parfois en péril la
subsistance et la reproduction d’une population déterminée
mais reflétant plus fondamentalement un rapport d’inégalité,
pouvant certes être décelée par certains
indicateurs statistiques qui cependant ne constituent que des indices
et conséquemment ne peuvent prétendre ni la décrire
fidèlement ni en épuiser le sens.



2. Le concept de
développement


Si
on considère maintenant le concept de développement,
pour comprendre le sens qu’il a pris dans le champ de la
coopération internationale, il est utile de se demander
comment il a fait irruption dans les domaines de l’interprétation
des sociétés humaines et de l’intervention
internationale.


On
peut identifier trois sources sémantiques à ce concept.



a)
Il provient du paradigme évolutionniste occidental



Le
concept de développement est utilisé depuis fort
longtemps. Par exemple, Aristote l’utilisait pour expliquer la
nature comme la genèse des choses qui se développent.
Le concept a surtout été utilisé dans les
sciences de la nature où l’on parle du développement,
de la croissance d’une plante ou d’un organisme comme
quelque chose de naturel et de nécessaire.


C’est
au XIXe siècle que fut introduite la théorie de
l’évolution des espèces par Charles Darwin. On a
ensuite appliqué un schéma similaire aux sociétés
humaines que l’on pourrait appeler « évolutionnisme
social ». En quelques mots, on disait qu’il y avait
eu une évolution ou un développement des sociétés
humaines depuis des formes simples et primitives vers des formes plus
évoluées et complexes, que toutes les sociétés
étaient passées par les mêmes stades et que par
conséquent elles pouvaient être classifiées selon
le stade ou l’état auquel elles étaient
parvenues. Derrière cette explication, on retrouve donc l’idée
du progrès, d’une évolution dans le sens d’un
progrès cumulatif et unilinéaire.


À
titre d’exemple, l’anthropologue étasunien Lewis
Morgan avait proposé une théorie générale
de l’évolution culturelle présentée comme
une progression en trois stades successifs : la sauvagerie, la
barbarie (caractérisée par la domestication des animaux
et des plantes) et la civilisation (débutant avec l’invention
de l’écriture). Dans cette optique, les « sauvages »
observés par les premiers anthropologues auraient ainsi été
“(…) nos ancêtres contemporains” (Rist
2001 : 72). C’est ce même schéma qui a été
repris par Friedrich Engels dans son ouvrage L’origine de la
famille, de la propriété privée et de l’État
.
Voilà donc un exemple de « (…) transposition
métaphorique à l’organisme économique et
social d’une conception évolutionniste empruntée
à la biologie
. » (Latouche 19988 : 47)


Somme
toute, dans une perspective évolutionniste, le concept de
développement appliqué aux sociétés
humaines est, tout comme dans le cas des plantes et des espèces
vivantes, quelque chose d’immanent et de nécessaire.



b)
Il a pris un sens interventionniste


Jusqu’au
milieu du XXe siècle, le développement était
considéré dans un sens intransitif, c’est-à-dire
quelque chose survenant de lui-même, sur lequel on n’agit
pas. Ainsi, une société était vue comme se
développant par elle-même et que par conséquent
on ne développe pas. C’est dans ce sens que le concept a
été utilisé par Lénine (Le
développement du capitalisme en Russie
, 1974 [1899]) et
par Schumpeter (Théorie du développement économique,
1911).


De
façon similaire, l’Article 22 du Pacte de la Société
des Nations créée après la I Guerre mondiale
(1919) définissait le mandat de certains pays face à
leurs colonies; il parlait du développement de ces peuples et
établissait une distinction entre différents niveaux de
développement atteints par ceux-ci selon leur degré de
civilisation.


Dans
aucun de ces exemples on ne mentionnait le fait de développer
une société ou un peuple. Le saut sémantique
s’est effectué après la Seconde Guerre mondiale,
lorsque fut introduite la notion de « sous-développé »,
terme qui était utilisé depuis longtemps en biologie,
en psychologie et en photographie. La première utilisation de
ce terme appliqué aux sociétés humaines qui a eu
une certaine résonance publique est survenue le 20 janvier
1949 dans le discours d’investiture du président
étasunien Harry Truman, plus précisément dans le
fameux Point IV de son discours dans lequel il proposait de « (…)
lancer un nouveau programme qui soit audacieux et qui mette les
avantages de notre avance scientifique et de notre progrès
industriel au service de l’amélioration et de la
croissance des régions sous-développées
. »
(Cité par Rist 2001: 118)


C’est
donc avec le concept de sous-développement qu’est née
l’idée de provoquer le développement d’une
région sous-développée, c’est-à-dire
de la développer dans le sens transitif (ibid. :
121-122). C’est ce qui a été à l’origine
d’une grande variété de programmes de
développement, surtout d’assistance technique, dont
l’idée sous-jacente était que, tout comme dans
les sciences naturelles, la science économique peut
appréhender la réalité du sous-développement
de manière universelle (Escobar 1995 : 36 et 93).


Dans
cette nouvelle dichotomie entre développement et
sous-développement, le sous-développement n’est
pas l’opposé du développement mais sa forme
élémentaire ou embryonnaire. La solution ou la réponse
qui émerge alors, c’est une accélération
de la croissance pour remplir la brèche, croissance mesurée
en termes de PNB ou de PIB. On a ainsi pu classifier les pays et les
régions du monde sur la base d’un indicateur
quantitatif, ce qui représente une rupture méthodologique
par rapport à l’ancien mode de classification en
fonction des niveaux ou stades de civilisation. « Et
les sauvages d’hier étant les sous-développés
d’aujourd’hui, ceux qui, hier les civilisaient,
aujourd’hui les développent
. » (
Partant
1982 : 25)


En
fait, il faut préciser que, comme le souligne Latouche (1988 :
56), l’opposition développé/sous-développé
prend racines dans une « (…) série
d’oppositions symboliques successives dans la représentation
des dominants et des dominés : civilisé/sauvage,
chrétien/païen
(…) ». Ce sont là
différentes façons de nommer l’autre allant dans
le sens de la « séculaire dévalorisation
de l’étranger
».


Dans
ce nouveau sens qui a été donné au
développement, celui-ci consiste donc en une intervention pour
provoquer un changement d’un état inférieur de
sous-développement vers un état supérieur de
développement. Il conserve donc sa connotation originelle de
type évolutionniste mais il devient transitif et mesurable.



c)
Il s’est inscrit dans une stratégie
anti-insurrectionnelle


Le
développement, tel qu’il fut conçu après
la Deuxième Guerre mondiale, correspondait à une
réponse des puissances capitalistes face aux avancées
du dénommé « camp socialiste ».
Il y a eu d’abord la révolution chinoise (1949) puis la
révolution cubaine (1958). Dans les deux cas (contrairement à
la révolution bolchevique), la paysannerie avait constitué
un acteur social fondamental. Donc, face aux pressions sociales
provenant des campagnes et afin d’éviter la
multiplication des insurrections et des révolutions qui
menaçaient l’ordre établi, on a introduit des
programmes de réforme agraire et de développement
rural.


Deux
exemples illustrent bien ce fait. D’abord, la première
vague de modernisation à déferler sur l’Amérique
latine débuta après la révolution cubaine,
surtout à partir de 1961, suite à la réunion de
Punta del Este en Argentine où fut adopté le document
d’entente de « l’Alliance pour le progrès »
dont la stratégie principale était de fomenter une
croissance accélérée et de procéder à
certaines réformes afin de diminuer les risques de rébellions
paysannes, définissant à cet effet le cadre de la
dénommée « révolution verte »
et proposant la réalisation de réformes agraires
limitées onze pays latino-américains ont
d’ailleurs adopté une loi de réforme agraire
entre 1960 et 1964 (Lowenthal 1970 : 495 et Guerrero 1984 :
91-92). Plus tard, en 1973, Robert McNamara, ex-secrétaire à
la défense des Etats-Unis alors président de la Banque
mondiale, lança à l’occasion d’une réunion
tenue à Nairobi la stratégie de développement
rural intégré (DRI), proposition venant quelques mois
après le retrait militaire étasunien du Vietnam, là
où précisément la paysannerie avait joué
un rôle clé (Galli 1978 : 83).


Un
auteur qui a exercé une énorme influence sur les
schémas dominants du développement est Walt
Whitman
Rostow avec son ouvrage Les étapes de la
croissance économique
dont le sous-titre, fort révélateur
par ailleurs de son option idéologique, est « Un
manifeste non communiste
». Pour lui, le processus de
développement de tous les pays obéit à un même
schéma évolutif comprenant cinq grands stades: la
société traditionnelle, les conditions préalables
au décollage, le décollage, le chemin de la maturité
et l’ère de la consommation de masse (Rostow [1960] 1971: 4).
Il s’agit là d’une conception unilinéaire de
l’évolution conçue exclusivement en termes de
développement économique capitaliste. Le point le plus
bas de l’échelle, la société traditionnelle, fut
le lot des pays occidentaux dans un passé révolu, mais
était toujours présente à différents
degrés dans les zones rurales des pays « sous-développés ».
Quant au niveau le plus avancé, le stade suprême du
développement, il était calqué sur l’exemple
de la société de consommation qui régnait aux
États-Unis.


Pour
cet auteur, l’histoire du développement de l’humanité
se confond avec celle de l’Europe de l’Ouest et des États-Unis,
c’est-à-dire qu’il « (…) attribue une
histoire aux pays développés tout en niant que les pays
sous-développés en aient possédé une
».
(Frank 1970: 39)
Il faut préciser
que jusqu’à ce jour, on a très rarement utilisé
le verbe « sous-développer »
dans
un sens transitif (par exemple, sous-développer une région
donnée), tendant de la sorte à parler d’un
phénomène sans histoire, qui existe sans avoir été
provoqué et par conséquent à présenter le
sous-développement comme un état naturel existant sans
causes apparentes (Rist 2001 : 122). Puisque le
« sous-développement » n’a point
d’histoire et que le « développement »,
lui, en a une seule, celle des pays occidentaux, la voie est donc
tracée…


Bref,
la pensée de Rostow tend à légitimer le modèle
de développement occidental face au reste du monde et aussi
aux yeux des Occidentaux eux-mêmes. Ce faisant, il attribue un
caractère normatif et universel à un schéma
unilinéaire d’évolution dégagé de
l’histoire des quelques pays qui ont connu la plus grande croissance
sur le plan économique. Étant donné que la vaste
majorité des pays n’ont pas emprunté un tel schéma,
il est donc peu représentatif de l’histoire mondiale, ce qui
dénote une vision ethnocentriste débouchant sur le
mimétisme comme forme de développement, mimétisme
inhérent à la plupart des stratégies de
modernisation.


Dans
cette perspective, les cultures des pays « sous-développés »,
en particulier les cultures paysannes et autochtones, sont
considérées comme un frein au progrès et ce, en
autant qu’elles s’écartent de la culture de consommation
considérée comme le stade ultime d’achèvement du
genre humain. L’acculturation ou la transculturation (Herskovits
1967 : 219-223), c’est-à-dire l’extirpation
de certains traits culturels propres (déculturation) jugés
nuisibles et l’introduction de nouveaux traits (néoculturation)
cohérents avec le modèle de société que
l’on veut « développer », devient
ainsi un moyen de rompre les barrières culturelles empêchant
la modernisation et le développement économique des
populations les plus archaïques, répondant de la sorte
aux besoins de la croissance économique par le marché
présentée comme une variable indépendante. C’est
ce que des anthropologues comme Métraux (1960) et Herskovits
(1967: 313-329) ont prôné d’ailleurs assez ouvertement.
L’«image du bien limité» de Foster (1965) de même
que le «syndrome de l’encogido » d’Erasmus (1968)
peuvent également être interprétés dans ce
sens, car ces deux auteurs voyaient la tradition culturelle des
communautés paysannes essentiellement comme une entrave à
leur développement. Un certain courant d’anthropologie
appliquée, qui se concevait comme la «science de
l’action manipulatrice des hommes» (Bastide 1971: 230), en
arriva même à proposer une manière détournée
pour surmonter cet obstacle et imposer le “progrès”:



(…) pour
qu’une communauté choisisse le progrès (ou ce que les
Occidentaux désignent de ce nom), il ne faut pas l’introduire
du dehors, mais il faut que le choix se fasse du dedans, et que ce
choix, avant d’être collectif, ait d’abord été le
choix de certains individus, ceux qui exercent ou peuvent exercer une
influence sur les décisions de la masse, ceux qui détiennent
ou sont susceptibles de prendre les commandes.
(Bastide 1971:
67-68)


Face
aux conséquences d’une telle stratégie, il n’est
pas surprenant de constater que Majid Rahnema (1997), un
intellectuel d’origine iranienne très impliqué
dans les milieux de la coopération internationale
[10],
en arrive à affirmer que le développement constitue une
forme de « colonialisme de l’intérieur »
qui agit un peu comme le SIDA, comme un « ennemi intime ».
De par son internalisation au sein même des sociétés
à travers le système scolaire, la dépendance
à de nouveaux besoins et la dévalorisation des
savoir-faire indigènes , il s’incruste et attaque
le système immunitaire des pays hôtes, rendant difficile
toute résistance.


Donc,
l’introduction de programmes de développement a
historiquement correspondu à une stratégie
interventionniste conservatrice pour éviter des changements
majeurs et adapter les sociétés aux besoins de la
croissance capitaliste.


Pour
terminer, le cas particulier de la Lettre encyclique de Paul VI,
Populorum Progressio (1967) est intéressant. Bien sûr,
elle décriait le « péril d’une
collectivisation intégrale
» et était
teintée d’une vision anticommuniste et
anti-insurrectionnelle.



(…) la
tentation se fait plus violente qui risque d’entraîner vers les
messianismes prometteurs, mais bâtisseurs d’illusions. Qui ne
voit les dangers qui en résultent, de réactions
populaires violentes, de troubles insurrectionnels et de glissement
vers les idéologies totalitaires? Telles sont les données
du problème, dont la gravité n’échappe à
personne
. (Vatican 1967)


En
même temps, elle proposait une conception large du
développement
qui était
critique du « libéralisme sans frein »
conduisant à « l’impérialisme
international de l’argen
t » et qui allait
au-delà de la croissance économique. « Il
ne suffit pas d’accroître la richesse commune pour
qu’elle se répartisse équitablement
. ».
Elle proposait ainsi un développement de type humaniste
orienté vers la justice sociale qui était fortement
influencé par les idées du Père Louis-Joseph
Lebret (Latouche 1988: 55), ce qui a inspiré nombre d’actions
émancipatrices. Tout cela démontre bien la nature
complexe des positions sur le développement, des pratiques
qu’elles ont encouragées et des impacts réels
qu’elles ont eus.



d)
Qu’est-il arrivé dans la réalité du
développement?


On
pourrait discourir longuement sur la réalité du
développement. Les intentions et les discours dominants sont
une chose, les dynamiques socioculturelles concrètes autour du
développement et de ses programmes en sont une autre. Voyons,
de façon très brève, ce qu’on pourrait
dire du point de vue de l’analyse socio-historique et de celui
de l’analyse critique des programmes de développement.


Du
point de vue de l’analyse socio-historique


On
peut d’abord affirmer, à l’instar d’Immanuel
Wallerstein (1987), qu’il n’y a aucune évidence
que pour la majorité des êtres humains de la planète,
le monde d’aujourd’hui soit meilleur que celui d’il
y a mille ou deux mille ans, ni en termes de conditions matérielles
d’existence, ni en termes de justice, ni en termes de
fraternité. C’est ce que suggèrent de nombreuses
comparaisons avec les paysans européens du Moyen-Âge qui
jouissaient de plus d’une centaine de jour fériés
ou encore avec les populations de chasseurs-cueilleurs du
paléolithique qui, comme nous l’avons vu, nécessitaient
généralement que de deux ou trois jours de travail pour
reproduire leurs conditions matérielles (la principale étant
la nourriture), ce qui leur laissait beaucoup de temps pour les
loisirs
[11].
En citant ces deux exemples, il n’est pas question d’idéaliser
ces sociétés mais plutôt de relativiser et
questionner l’idée dominante selon laquelle le
capitalisme historique représenterait un progrès absolu
dans l’histoire humaine, voire coïnciderait avec la « fin
de l’histoire ». L’analyse socio-historique
suggère plutôt que rien n’est moins sûr que
cela.


Ceci
étant dit, il est également certain que les effets de
la mondialisation et des politiques de développement qui
s’y rattachent ne sont pas monolithiques. Ainsi, une
politique de décentralisation peut avoir des effets
contradictoires. Dans certains cas, elle peut miner la souveraineté
nationale, par exemple lorsqu’une grosse entreprise
transnationale négocie l’accès à une
ressource stratégique avec une petite municipalité.
Dans d’autres cas ou sous d’autres aspects, des groupes
anciennement tenus à l’écart de tous les
processus de prise décisions –comme par exemple les
autochtones peuvent acquérir une certaine autonomie
territoriale et des citoyennes et citoyens réussissent parfois
à exercer une plus grande emprise sur les décisions qui
les concernent.


Du
point de vue de l’analyse critique des programmes de
développement


Premièrement,
il appert que certains programmes de développement, influencés
par une approche politique « alternative », ont
favorisé de véritables processus d’émancipation
sociale (paysans, autochtones, femmes), souvent en-dehors du schème
dominant de croissance capitaliste. Ce sont là autant
d’expressions de résistance. On peut distinguer
plusieurs situations : programmes officiels conçus avec
une certaine sensibilité sociale ou réalisés par
des promoteurs avec une vision alternative, communautés
réussissant à s’organiser et à défendre
leurs intérêts, programmes pensés ou exécutés
en-dehors du schéma dominant, etc. Il y a eu notamment une
diversité de points de vue et de pratiques sur le rapport
entre culture et développement parfois au sein même
des institutions officielles qui a quelque fois favorisé
les intérêts des communautés impliquées
dans les programmes (Escobar 1997).


Deuxièmement,
de façon globale, les programmes de développement ont
certainement réussi à générer la
croissance dans plusieurs cas (par exemple la révolution
verte) mais ils n’ont jamais réussi à combler
l’écart séparant les régions dites
« sous-développées » des régions
« développées ». Qui plus est,
l’écart n’a jamais été aussi grand
et le modèle de société qui existe dans les pays
du centre du système mondial n’est pas généralisable
à l’ensemble de la planète, ce qui signifie qu’il
n’est pas viable.


La
conclusion logique est qu’il existe un abîme entre les
prétentions du discours dominant du développement
depuis l’après-guerre et ses résultats dans la
réalité. Un telle contradiction ou un tel manque
apparent d’efficacité peut surprendre mais cela ne fait
que confirmer deux principes importants. D’abord, le fait que
la réalité ne soit pas déterminée par un
discours, fut-ce celui qui, tout au cours de l’histoire, occupe
une position dominante. Ensuite, qu’une portion du discours
dominant sur le développement corresponde à une
doctrine dont l’utilité, pour les groupes d’intérêts
exerçant le plus d’influence au sein des institutions de
développement les plus influentes, n’est précisément
pas d’objectiver le plus fidèlement possible la réalité
mais plutôt d’affirmer des stratégies compatibles
avec ce que ces groupes perçoivent subjectivement comme étant
leurs intérêts.



3. Pauvreté
globale, un concept lié au développement


Quant
à la globalisation de la pauvreté, elle est apparue
après la Seconde Guerre mondiale, au même moment où
émergeait le concept interventionniste de développement :


Presque
par décret, les deux tiers des habitants du monde se
convertirent en des sujets de la pauvreté en 1948, alors que
la Banque mondiale définit comme pauvres les pays ayant un
revenu annuel per capita inférieur à 100 dollars. Et si
le problème en était un d’insuffisance de revenu,
la solution était évidemment la croissance économique
.
(
Escobar 1995 : 23-24)


Il
y a donc eu une convergence entre la pauvreté appréhendée
à l’échelle globale et le déploiement de
programmes de développement au Sud axés sur la
croissance par le marché, ouvertement présentés
comme une forme de lutte, voire de guerre à la pauvreté.
Je caricature à peine si je dis que les Boschimans et tous les
chasseurs-cueilleurs et autres membres de « sociétés
traditionnelles » de la planète devinrent ainsi des
pauvres qu’il fallait sauver d’une pauvreté dont
eux mêmes n’avaient souvent pas conscience, ceci en les
intégrant à la croissance, c’est-à-dire au
marché. Cette stratégie globale de modernisation a
constitué un cadre général prédéfini
sur lequel les populations à développer n’ont eu
que très peu d’influence, si ce n’est que celle du
refus et de la résistance. Il y a certainement eu de
nombreuses consultations mais elles ont porté la plupart du
temps sur des aspects secondaires. Il est en effet très rare
qu’on ait demandé aux populations quelles étaient
leurs aspirations profondes, quels genres de sociétés
elles voulaient, ce qui leur aurait pourtant permis de trouver leur
propre voie de développement. On leur enlevait ainsi leur
autonomie. Et, comme l’a dit Ivan Illich (1971 :156),
Plus on dresse un citoyen à la consommation des
biens et des services si parfaitement conditionnés, moins il
semble capable de dominer le milieu où il vit
(…) »


Dans
la plupart de ces programmes de développement, surtout les
programmes de la coopération officielle multilatérale
et bilatérale, il y a quelque chose de symptomatique. Même
s’ils ont souvent inclus dans leurs diagnostics des
descriptions valides des conditions de la pauvreté et même
des constats de l’ampleur des inégalités, les
solutions mises de l’avant par les plans effectivement exécutés
ont minimisé les mesures de péréquation et de
redistribution qui auraient affecté les intérêts
des classes et couches sociales qui concentraient la richesse. On
s’est largement cantonné autour de l’idée
de favoriser la croissance économique des pays concernés
et la modernisation des communautés traditionnelles, misant
grandement sur les retombées de la croissance pour attaquer la
pauvreté.


Or,
après plusieurs décennies de programmes de
développement, à l’heur et au malheur de la
mondialisation, la pauvreté globale est toujours massive selon
la Banque mondiale :
(…)
des millions de gens vivent encore dans les ténèbres,
écrasés par la pauvreté
(cité
par Mestrum 2002 : 70). Alors, pour que la lumière fût,
on propose de nouveau leur intégration au marché :
Il suffit de créer des opportunités (éliminer
les entraves au marché) et de développer les capacités
(éducation, soins de santé et planning familial) pour
que ceux qui, aujourd’hui encore, « végètent
dans la misère la plus extrême » deviennent
des partenaires
(ibid.:
77).
Ici, devenir partenaire signifie
s’intégrer au marché. Les personnes ayant des
chances d’accéder au marché sont des pauvres
viables tandis que celles qui n’ont pas les conditions pour le
faire deviennent des pauvres non-viables susceptibles uniquement
d’être bénéficiaires de programmes
humanitaires. Cette distinction par le marché ne va pas sans
rappeler une autre distinction, par l’état physique, que
nous avons déjà évoqué et qui prévalait
au XVIIIe siècle entre les pauvres valides et malades. Au-delà
de leur différence, ces deux types de distinction se fondent
sur la même idée sous-jacente d’utilité
économique.


C’est
donc dans cette optique que les stratégies de réduction
de la pauvreté mises de l’avant par le FMI et la Banque
mondiale, qui incluent parfois des actions pertinentes dans les
domaines de la santé et de l’éducation, reposent
néanmoins essentiellement sur une stratégie de
croissance accélérée par le marché
(Vanbrugghe 2004), c’est-à-dire sur une stratégie
qui est intimement liée à l’émergence et à
l’augmentation des inégalités sociales. Qui plus
est, il s’agit le plus souvent d’une stratégie de
libéralisation et d’ouverture économique
favorisant la croissance des exportations vers le Nord plutôt
que la production pour le marché interne et misant sur le
maintien d’une main d’œuvre à bon marché
présentée comme le principal avantage comparatif des
pays du Sud. Or, contrairement à l’expansion du marché
interne qui implique un accroissement du niveau de vie des masses
pour qu’elles puissent se procurer les biens produits, dans le
modèle exportateur, c’est plutôt la pauvreté
qui est profitable à la compétitivité puisque
les acheteurs sont situés ailleurs, dans les pays du Nord.


Quant
aux consultations avec la société civile qui sont
effectivement exigées dans le processus d’élaboration
des stratégies de réduction de la pauvreté,
elles excluent les politiques macro-économiques qui
sous-tendent la stratégie de croissance. Même lorsque la
Banque mondiale prétend adapter les politiques proposées
aux pays du Sud par des études d’impact, elle ne remet
pas en cause cette stratégie, s’agissant alors surtout
de la rendre plus acceptable pour la population (Banque mondiale 2002
et 2003). Dans ce contexte, il n’y a pas de véritable
choix quant au modèle de développement. L’économie
capitaliste est en quelque sorte naturalisée et présentée
comme une variable indépendante ou une réalité
extérieure qu’il faut respecter au même titre que
l’environnement (Mestrum ibid. : 72-74). Il y
aurait donc une nécessité immanente à toutes les
sociétés de s’intégrer au système
capitaliste mondial. Ceci correspond à une vision un peu
courte de l’histoire humaine qui n’est cependant pas
surprenante. C’est là, comme nous l’avons vu, une
connotation présente dans l’origine même du
concept de développement, de par ses racines évolutionnistes.
Ce faisant, on offre aux classes et couches sociales contrôlant
la richesse le privilège de continuer à le faire et
surtout on se refuse le droit de penser autrement, de créer
des sociétés plus équitables et conviviales.



4. Conclusion


Il
peut sembler paradoxal de constater que, malgré toutes ses
contradictions et tous ses avatars, les politiques dominantes de
développement suivent toujours explicitement la même
ligne de la croissance accélérée par le marché.
Certes, comme nous l’avons évoqué précédemment,
le discours dominant sur le développement relève en
partie de la croyance doctrinaire. Plus précisément, de
par la transposition depuis les sciences de la nature dont il est
issu, le concept de développement correspond à une
métaphore, à une croyance métaphorique qui,
historiquement, a précédé un nouveau type
d’intervention dans la réalité des pays du Sud,
lui fournissant un cadre légitime susceptible de fonder un
ensemble de pratiques instituées balisées à
travers des programmes financés par les États les plus
riches. Or, ces pratiques instituées sont à l’origine
des institutions qui ont structuré le champ du développement.
Elles en constituent l’héritage conditionnant les
pratiques qui ont cours actuellement. C’est ce qui explique,
théoriquement, la tendance observée à une
certaine continuité.


Cependant,
cette tendance à la reproduction de pratiques semblables a des
limites certaines; elle n’est jamais totale et l’emprise
qu’elle exerce à partir des institutions ne se fait pas
directement sur les nouvelles pratiques. Elle est toujours médiatisée
par les agents individuels et collectifs de ces pratiques, plus
particulièrement par ce que Bourdieu (1980 : 87-109) a
appelé l’habitus, c’est-à-dire la
propension, héritée de l’histoire passée,
à penser et à agir d’une certaine manière
dans une situation déterminée. De telles dispositions,
intériorisées par des agents sociaux individuels et
collectifs, conditionnent les pratiques qui sont à l’origine
des structures et des institutions sociales mais elles ne les
déterminent pas. Il y a toujours une part de création
et d’invention dans l’action des agents sociaux. Voilà
pourquoi, parallèlement à la force de reproduction des
institutions et des structures, il y a la capacité génératrice
des agents sociaux.


Si
on se place maintenant spécifiquement du point de vue des
populations du Sud qui reçoivent les programmes de
développement, la possibilité pour celles-ci de
reformuler les demandes en provenance des institutions de
développement est indéniable. Elles peuvent le faire en
tant qu’agents sociaux incontournables dans les processus de
développement, d’autant plus que celui-ci ne s’impose
pas simplement par la force, mais exige une certaine collaboration et
un fort degré d’intériorisation, surtout dans ses
aspects culturels. Dans ce cas, les schémas proposés,
même si on essaie de les imposer, sont nécessairement
réinterprétés au sein des cultures réceptrices,
ce qui peut laisser place à de nombreuses déformations
créatrices (Herskovits 1967 : 248-253).


Or,
ce qui est vrai des pratiques concrètes du développement
l’est également des pratiques symboliques, incluant
autant la théorisation que la proposition de doctrines et de
symboles. Il est vrai que les idées dominantes du
développement, en particulier l’image du progrès et le
déterminisme économique, ont marqué de nombreux
courants de pensée, incluant certaines perspectives de pensée
critique. En même temps, il est aussi certain que les idées
remettant en question des aspects importants de la pensée
dominante du développement ont été largement
diffusées et discutées. Le courant tiers-mondiste,
celui du post développement ainsi que les théories de
la dépendance et du système mondial en sont la
manifestation évidente, tout comme également de
nombreuses propositions émanant des ONGs.
[12]


En
ce qui concerne les pratiques de développement entourant la
pauvreté, il y a trois pré-requis essentiels pour
engendrer un autre type de développement. D’abord, la
réintégration du sujet dans le sens fort du terme,
débouchant sur le « contrôle culturel »
par les populations pauvres organisées des processus de
développement, c’est-à-dire sur la reconnaissance
effective de leur droit de décider quelles options seront
choisies, endogènes ou exogènes, et dans ce dernier cas
de les modifier pour se les approprier au sein de leur propre culture
(Bonfil Batalla 1987). Ici, le point crucial est l’influence
déterminante des organisations dans les prises de décisions
concernant non seulement les modalités des programmes de
développement mais, plus fondamental encore, du type de
société qui en émergera. L’organisation
est alors vue comme l’expression de la subjectivité sur
un plan collectif et comme le principal moyen pour exercer un pouvoir
d’influence. Ensuite, pour éclairer de telles prises de
décisions, il est indispensable de disposer d’analyses
sociales et culturelles profondes des situations de pauvreté
qui englobent les aspects économiques. Il s’agit à
la fois d’approfondir les connaissances et d’intégrer
la dimension économique au sein d’une vision
socioculturelle plus large. Enfin, du point de vue culturel, il faut
que les pratiques de développement adoptent dans leur ensemble
une perspective interculturelle (Cliche et García 1995 :
179-188) qui, tout en favorisant la revalorisation de la culture
propre et en étant porteuse de pluralisme et de tolérance,
favorise le dialogue entre les cultures et la transvalorisation
(Todorov 1986 : 17), c’est-à-dire le regard
critique vers sa propre culture.



Pour terminer, être
cohérent avec la pensée critique que nous venons de
présenter a ses exigences, surtout si nous voulons réellement
affirmer un point de vue alternatif du développement. En voici
quelques unes qui ressortent des analyses que nous avons effectuées :



1.
Concevoir le développement dans une perspective historique qui
rende compte de la genèse des situations observées.



2.
Ne pas se centrer sur la croissance et mettre les objectifs
économiques au service des objectifs sociaux et politiques de
justice, d’équité et de respect de
l’environnement.



3.
Faire de la redistribution un axe fondamental du développement.



4.
Mettre les agents sociaux concernés par les programmes de
développement au centre de toutes les décisions, ce qui
signifie dans le cas de stratégies visant réellement la
réduction de la pauvreté, les pauvres organisés.



5.
Enlever la connotation interventionniste du concept de développement
et insister plutôt sur les souverainetés, le contrôle
culturel et la prise de décisions à la base.



6.
Refuser tout schéma évolutionniste en mettant de
l’avant une vision non déterministe des processus de
changement social ainsi que le pluralisme des formes de
développement.



Ouvrages cités



  • Bernard
    ARCAND “Il n’y a jamais eu de société de
    chasseurs-cueilleurs” in Anthropologie et Sociétés
    12(1); 1988 : 39-58.


  • Bernard
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  • Philippe
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  • Alain
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    VANBRUGGHE “Recherche exploratoire sur les
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    Texte inédit [Rapport de stage présenté
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§
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Paul VI sur le Développement des peuples. ”
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.



  • Immanuel
    WALLERSTEIN
    Le capitalisme historique. Paris :
    Éditions la Découverte; 1987.







TABLE DES MATIÈRES


Réflexion
sur les concepts de « pauvreté » et de
« développement ».
1


1.
Le concept de pauvreté. 3


a)
Le rapport à la pauvreté dans
les pays du Nord
. 3


b)
Pauvreté, un concept relatif
6


c)
Pauvreté, un concept à
préciser
9


2.
Le concept de développement
10


a)
Il provient du paradigme évolutionniste
occidental
11


b)
Il a pris un sens interventionniste.
11


c)
Il s’est inscrit dans une stratégie
anti-insurrectionnelle
. 12


d)
Qu’est-il arrivé dans la
réalité du développement?
.
15


3.
Pauvreté globale, un concept lié au développement
16


4.
Conclusion. 18


Ouvrages
cités. 20


Table
des matières. 23








[1]
Ceci par l’« Édit du
Roi portant établissement de l’Hôpital général
pour le Renfermement des pauvres mendiants de la ville et
Faux-bourgs de Paris
» (cité par Foucault
1972 :668-671).




[2]
« Déclaration du Roi, pour
l’établissement d’un Hôpital général
en toutes les villes et gros-bourgs du royaume suivant les
ordonnances des Rois Charles IX et Henry III
» (citée
par Foucault 1972 :671).




[3]
Bien sûr, la catégorie de citoyen excluait la classe
majoritaire et dominée, c’est-à-dire les
esclaves.




[4]
Ces populations vivaient essentiellement de la
chasse, de la cueillette et de la pêche et ne pratiquaient pas
l’agriculture et l’élevage de façon
significative.




[5]
Il faut préciser que la catégorie
de « chasseur-cueilleur » implique nombre de
distinctions comme le montre la typologie de Testart (1981), la
pertinence de la catégorie elle-même, en tant que forme
de classification des sociétés humaines, ayant aussi
été remise en question par Arcand (1988). Mais toutes
ces nuances d’ordre épistémologique n’enlèvent
rien à la validité de l’analyse de Sahlins sur
les Bochimans Kung.




[6]
Nous reviendrons sur cet aspect en traitant de la
pauvreté globale.




[7]
Toutes les sociétés de chasseurs-cueilleurs ne sont
pas égalitaires ni exemptes de
surplus, certaines sont même parvenues à générer
un excédent très significatif, comme par exemple les
Indiens de la Californie et de la côte nord-ouest de
l’Amérique (Testart 1981).




[8]
Il s’agit d’une forme précapitaliste de
production, la culture al partir, qui se pratique très
fréquemment entre familles paysannes. Deux familles
s’unissent pour cultiver ensemble un champ appartenant à
l’une d’elle, les deux familles travaillant également
mais celle qui est propriétaire percevant en général
une rente équivalente à 10% de la récolte.




[9]
Je me réfère ici au chugchi qui est une forme
de glanage remplissant une fonction redistributive, selon laquelle
pratiquement n’importe quelle personne peut ramasser les
restes d’une récolte dès que celle-ci est
terminée.




[10]
Notamment, il a été ministre de la
Science et de l’Éducation supérieure en Iran où
il a fondé l’Institut d’étude du
développement endogène, il a ensuite œuvré
auprès du PNUD et de l’UNESCO et il a enseigné à
l’Université de Californie à Berkeley, au
Claremont College et à l’Université Américaine
de Paris.




[11]
Voir les analyses que nous avons faites du
concept de pauvreté dans la première section.




[12]
À titre d’exemple, Développement
et Paix s’était inspirée des courants de pensée
critique dans sa publication « Principes de base et
orientations » (1982). Plus récemment, voici le
concept de développement proposé par les participants
à la Rencontre latino-américaine de Développement
et Paix de Santa Cruz, Bolivie (Desarrollo y Paz 2004 :
20-21) :


« Un
développement conçu en fonction de la vie et la
reproduction de tous les êtres, qui fournisse des conditions
de vie dignes pour toutes les personnes et collectivités et
qui considère tout à la fois les dimensions
économique, sociale, politique et éthico culturelle
. »