Avec un parler simple et direct, mais profond, Luciana Passinato
Piovesan représente un nouveau type de dirigeante dans le
mouvement social brésilien (et latino-américain). Jeune paysanne,
mère de deux enfants, et avec une formation de deux degrés
scolaires, elle est aujourd’hui membre de la direction nationale
du “Mouvement des femmes paysannes” (MMC), fondé récemment. Le
premier congrès de cette organisation, tenu en mars 2004, a réuni
1400 déléguées venues des différentes régions du pays, rassemblant
les groupes locaux les plus divers, dont beaucoup ont plus de 20
ans d’expériences militantes. “Nous sommes féministes et
travailleuses”, souligne Luciana Passinato, donnant ainsi le ton
d’une réflexion mûre et sans concessions.

Q: Les paysans brésiliens sont connus, spécialement à l’extérieur,
par l’existence du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre
(MST). Pourquoi l’existence d’un “Mouvement des femmes paysannes”
est-il nécessaire ?

R: Dès le moment où les mouvements sociaux ont commencé leur
ascension au Brésil, a été ressentie la nécessité d’un espace
propre pour les femmes. Souvent, nous avons une perception
différente des réalités sociales, politiques et même économiques.
Nous nous préoccupons davantage de questions essentielles, telles
que le maintien de la vie ou la protection de la nature. Notre
mouvement est féministe et paysan. Ses membres sont des femmes, de
couches sociales très diverses (paysannes, métayères, salariées).

DEUX IDENTITES ET UN COMBAT UNIQUE

Q: Son existence comme organisation regroupant spécifiquement des
femmes implique-t-elle que le MMC a une stratégie de pouvoir
exclusivement féministe ? Quel est l’élément le plus important
pour vous: être femme ou être paysanne ?

R: Il n’existe pas de séparation entre ces deux identités. Les
membres du MMC sont des travailleuses. Le MMC ne pourrait pas être
un mouvement populaire, s’il n’avait pas ces deux
caractéristiques: femmes et travailleuses. Il est clair que nous
devons lutter aussi bien pour l’émancipation de la femme que pour
celle de la classe travailleuse.

Q: Quelles sont les principales potentialités du MMC ?

R: Tout d’abord, sans aucun doute, la question féministe, tout ce
qui concerne la participation et l’émancipation des femmes. Ce
sont les femmes elles-mêmes qui impulsent le débat sur les
rapports humains et sociaux. Actuellement, nous sommes opprimées à
deux titres: comme femmes et comme travailleuses. Une autre
potentialité réside dans la manière dont nous affrontons, par
exemple, les grands défis de la production et du développement de
la paysannerie. Le grand défi actuel au Brésil, c’est de produire
notre propre alimentation.

Q : Concrètement, comment le MMC renforce-t-il la maîtrise par les
femmes des défis de la vie quotidienne ?

R: Il le fait par la promotion des thèmes des droits et de la
formation des femmes dans les secteurs de l’agriculture, de la
politique, de l’économique, du social. Et aussi de la récupération
de notre auto-estime et de notre propre valeur. Pour que les
femmes puissent assumer une lutte libératrice, elles doivent sans
aucun doute se sentir fortes, reconnues, estimées.

Q: De quels instruments dispose le MMC pour y parvenir ?

R: L’instrument principal, c’est le groupe. Le mouvement commence
par le groupe de base, avec les femmes qui s’organisent à ce
niveau. A partir de là, le mouvement développe des activités de
formation, des rencontres, des séminaires, des matériaux d’étude,
etc. Il impulse aussi des luttes, en tant que mouvement populaire.
Notre pratique réside dans la mobilisation et l’affrontement
contre un système qui nous opprime, et qui est aussi capitaliste
que machiste.

Q: Quelles sont les limites du MMC ?

R: Le type de société dans lequel nous vivons, et la charge
historique que nous portons et qui ne facilite pas la
participation active. Par exemple: peu de femmes s’impliquent dans
la gestion de l’argent, fruit de leur travail à la campagne. Une
autre difficulté réside dans la vision économique prédominante
dans la famille. De plus, nous ne pouvons pas laisser de côté la
question de la violence contre les femmes, violence qui peut être
morale, physique ou psychologique. La manière dont nous sommes
accoutumées à servir, discuter et vivre des relations d’égalité
dans notre vie quotidienne implique également un défi constant. Je
préfère appeler tout cela des défis plutôt que des limites, vu que
nous travaillons à les changer. Les femmes doivent rompre avec
toute une logique de famille et de société archaïque et retardée.
Et aussi lutter pour conquérir des droits basiques, tels que la
santé publique et le crédit.

Q : Comment le MCC se positionne-t-il par rapport aux autres
mouvements sociaux (ruraux et urbains) du Brésil ?

R: Nous avons établi des alliances avec les mouvements qui font
partie de “Via Campesina” (MST, MPA, Fédération des agronomes,
Pastorale de la jeunesse, etc.), avec lesquels nous nous
rencontrons au point de vue idéologique et organisationnel. De
plus, nous avons des alliances avec des mouvements urbains, dont
les principes convergent avec ceux du MMC. Nous avons aussi des
convergences avec d’autres organisations dans des luttes
spécifiques concrètes.

Q : Quelle est l’importance actuelle du mouvement dans la société

brésilienne ?

R: Nous sommes présentes dans 15 des 27 Etats du Brésil et nous
sommes en train de nous implanter dans trois autres. Nous touchons
de nombreuses personnes, avec notre matériel, la discussion, la
voisine qui parle à sa voisine. En stimulant la dimension de
l’échange entre les femmes, qui s’informent mutuellement de leurs
droits. Notre poids augmente. Il y a 10 ans, nous n’étions même
pas reconnues comme paysannes ou comme travailleuses rurales. Nous
n’avions pas accès à des droits concrets comme l’assurance
maternité, la retraite – des prestations auxquelles auraient droit
tous ceux et toutes celles qui paient des impôts. Nous avons
obtenu toutes ces choses. Et nous impulsons fortement le débat sur
le rôle de la femme dans la société et dans la famille.

Q: Beaucoup des principaux mouvements sociaux latino-américains
trouvent leurs origines dans des organisations de l’Eglise
progressistes. Est-ce aussi la logique du MMC ? A-t-il été
inspiré, à l’origine, par la théologie de la libération ?

R: La majorité de nos dirigeantes sont le fruit de la formation
pastorale et de la théologie de la libération. Cette racine est
commune à tous les mouvements sociaux du Brésil. Depuis les années
1990, nous commençons à avoir une relation plus directe avec des
femmes qui sont entrées dans notre mouvement sans avoir passé par
ce chemin. L’Eglise -progressiste ou conservatrice – a toujours eu
un grand poids au Brésil, elle marque et conditionne à de
nombreuses reprises la logique de la pensée des femmes. Le
gouvernement comprend des personnalités qui représentent des
classes en conflit et se situe dans le cadre d’alliances. En tant
que mouvement social, nous devons nous positionner comme
travailleuses.

Q: Avez-vous remporté des succès concrets, ces deux dernières
années ?

R: Nous avons eu plus accès aux fonctionnaires et aux espaces
publics que par le passé, durant le gouvernement de Fernando
Henrique Cardoso. On ne peut le nier. Et le PT s’efforce de faire
avancer de nouveaux projets. Mais le conflit entre les différents
projets politiques continue d’être très fort, et le gouvernement
se retrouve au milieu. Il faut rappeler que le gouvernement fut
élu grâce à une alliance avec des secteurs qui, historiquement,
sont en conflit avec les travailleurs (Ndr : Le vice-président de
la République, José Alencar, appartient au Parti du Front libéral,
et représente les intérêts des grands propriétaires.). Et ce sont
ces élites qui ont plus de poids. Un exemple, c’est le débat sur
les transgéniques (Organismes Génétiquement Modifiés). Le
gouvernement a libéré la production et la commercialisation des
OGM pour deux années supplémentaires.

Q: Et le MMC y est opposé ?

R: Nous sommes convaincues que les transgéniques ne résolvent pas
les problèmes des paysan(ne)s. Leur utilisation ne correspond pas
au projet d’agriculture, auquel nous croyons. Elle nous rend
esclaves des fabriques qui produisent les semences, les poisons et
les chimiques. Paradoxalement, nous entrons dans une prison et, en
plus, nous devons payer pour y rester ! Les paysan(ne)s doivent
payer pour planter ces semences…

LE FUTUR DE BRESIL

Q: Comment voyez-vous le cours probable de la conjoncture ? Où va
le Brésil ?

R: Le Brésil est un continent, à lui tout seul. Très grand, très
divers, avec de nombreux défis et potentialités. Mais nous
percevons que le capitalisme vient et investit toutes ses forces
pour réprimer l’organisation populaire et pour renforcer
l’organisation capitaliste (qui ne valorise pas le peuple et
souhaite le maintenir dans une situation éternelle de main
d’oeuvre à bon marché). A l’intérieur des mouvements populaires,
nous vivons un moment de redéfinition, pour savoir où nous devons
centrer nos forces. C’est important, car nous vivons une
conjoncture où se déroule un conflit très fort entre la classe
travailleuse et l’élite au pouvoir, à propos de la production et
des droits. Le plus grave, c’est que ce système dominant se cache
et manipule systématiquement. De sorte que de nombreuses personnes
ne se rendent même pas compte de l’ampleur de ce conflit. Souvent,
les travailleurs eux-mêmes ne perçoivent pas cette problématique
fondamentale. Ils tentent seulement de survivre dans le cadre du
capitalisme qui exerce sa pression sur le gouvernement, sur les
gens, sur les organisations et sur toute initiative d’organisation
citoyenne.

Sergio Ferrari, service de presse E-CHANGER, avec la collaboration
de Corinne Dobler, volontaire de l’ONG suisse E-CH, partenaire du
MMC

Encadré 1
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LE MMC ET LE FORUM SOCIAL MONDIAL

Q: Le Brésil – et plus particulièrement Porto Alegre – est le
berceau du Forum social mondial. Un des espaces les plus
importants du mouvement alter-mondialiste à l’échelle planétaire ?
Quelle est l’opinion du MMC sur le FSM ?

R: Le FSM est une rencontre très large, qui permet de profiler
les forces et les alliances. Peut-être manque-t-il d’une action
plus concrète. Nous courons le risque qu’il ne soit qu’un grand
rassemblement avec de nombreuses réflexions sur les alternatives,
mais avec peu de résultats concrets. J’ai des doutes sur le fait
que le mouvement alter-mondialiste soit totalement au clair sur
l’existence de deux projets en conflit au sein de la société dans
laquelle nous vivons. On ne peut nier la force du mouvement alter-
mondialiste, une force incroyable et visible. Nous y participerons
avec des déléguées de plusieurs Etats du Brésil. Nous voulons
promouvoir le débat sur notre condition de femmes, avec les
groupes féminins de Via Campesina et la Marche mondiale des
femmes. Il est fondamental de lui donner une visibilité, en
montrant que nous luttons et que nous nous organisons.

Q: Quels sont ces deux projets en conflit ?

R: L’un veut des changements effectifs dans la société, l’autre
veut adhérer au capitalisme. Ce sont deux projets très clairs. Le
second cherche à réformer quelques choses, rendre le capitalisme
plus humain, bien qu’il n’existe pas de capitalisme humain.
Exploiter ne peut jamais se faire de manière humaine ! (SFi/E-CH)

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Encadré 2

Le PROGRAMME NOVATEUR de E-CHANGER AU BRÉSIL

Le Brésil a sûrement une place particulière dans le cœur de notre
mouvement. Des volontaires y sont actifs depuis 1974, les anciens
secrétaires généraux avaient beaucoup appuyé les communautés de
base dans le Nordeste, et un programme-phare s’y est développé
depuis 1995, à partir de la base, avec une coordination bi-
nationale dynamique et novatrice. Une particularité qui fait
modèle en est l’option pour un type de partenariat à l’échelle de
ce continent, avec trois grands acteurs, engagés, représentatifs
et articulés d’une société civile brésilienne marquée par la
première accession du PT et d’un leader populaire au pouvoir : le
Mouvement des travailleurs ruraux Sans Terre (MST, avec ses
dimensions formation et santé) ; l’Association Brésilienne des
ONGs (ABONG), et sa mise en place de forums démocratiques
régionaux en réseau; la Centrale des Mouvements Populaires urbains
et ruraux (CMP), des anti-barrages aux communautés d’habitation,
en passant par les organisations de défense des droits humains ou
d’économie solidaire. Co-organisateurs du Forum Social Mondial,
ces partenaires nous inscrivent dans le grand courant de
l’ « altermondialisme » et ouvrent la voie à une nouvelle forme de
« coopér-action » de la réciprocité. Actuellement, il y a 16
volontaires sur le terrain, dont les mandats professionnels se
partagent entre les secteurs prioritaires du renforcement
institutionnel (communication, réseau, gestion), de la santé
(médecines alternatives), de la formation et de l’agro-écologie.

Pierre-Yves MAILLARD, secrétariat général,

chargé du programme Brésil et de la formation à E-CHANGER