Quand
on parle d’intégration et de mondialisation, on fait
immédiatement référence aux flux
transfrontaliers de marchandises, de capitaux, d’investissements
et d’information, mais on ne mentionne pas toujours la
circulation des êtres humains d’un pays à l’autre
et tout ce que cela implique en termes économiques, politiques
et culturels. La migration est, sans doute, partie et résultat
du processus de mondialisation ; mais, curieusement, les
contrôles de personnes aux frontières semblent devenir
l’arme principale de la lutte contre les déséquilibres
engendrés par le processus globalisateur lui-même.


Le
rôle principal joué par l’immigration
internationale est à mettre en relation avec la place
qu’occupe cette question dans les relations bilatérales
et multilatérales (et plus seulement dans les politiques
intérieures des états), et avec le poids qu’a
aujourd’hui l’immigration dans le panorama et l’agenda
politique de certains pays industrialisés. De même, les
migrations transnationales sont en train de provoquer des débats
brûlants autour des politiques migratoires que devraient
adopter les pays d’accueil pour concilier le contrôle de
leur territoire et le respect des droits humains universels, entre
autres, le droit à la libre circulation des personnes.


Dans
ce processus complexe, les femmes ont commencé à jouer
un rôle important, non seulement par la croissance accélérée
du nombre de femmes immigrées, mais aussi par leur rôle
actif dans le fonctionnement des réseaux migratoires. Et, de
plus, parce que les femmes immigrées peu qualifiées
semblent correspondre parfaitement au profil du travailleur dont a
besoin actuellement la production capitaliste.


Femmes
et « sans papiers »


Pendant
longtemps, le stéréotype de l’émigrant
était celui d’un homme jeune. Cependant, les femmes ont
participé activement aux flux migratoires. Et même, dans
le cas de l’Amérique Latine, elles ont été
majoritaires dans les processus de migration interne. Ainsi, dans les
années 70, l’implantation d’industries nord
américaines dans des pays à bas salaires a intensifié
la mobilité des femmes, puisqu’elles ont été
les plus demandées pour travailler dans des fabriques de
vêtements et des usines d’assemblage -comme les
« maquilas » installées aux frontières-,
avec des salaires bas et des conditions de travail peu sûres.


De
la même façon, on parle aujourd’hui d’une
« féminisation » des tendances des flux
migratoires internationaux. Bien qu’il n’existe que peu
de statistiques détaillées par genre, les estimations
indiquent que les femmes représentent environ 45 % de
l’ensemble de la population migrante internationale. Une bonne
partie de ces femmes se déplacent pour rejoindre leur famille
et leur conjoint, mais une partie aussi, en croissance rapide, est
composée de femmes qui émigrent de façon
indépendante et pour raisons économiques.


Les
raisons de cette augmentation sont diverses et ne sont pas liées
exclusivement à des motifs économiques et rationels,
car la migration est un phénomène complexe et
multidimensionnel.


Nous
pourrions dire que les femmes émigrent parce qu’aujourd’hui
elles sont, à un pourcentage élevé, chefs de
famille et, donc, les principales responsables du soutien familial,
parce que bien souvent elles fuient des contextes répressifs
et sexistes, et parce que leur initiative personnelle les amènent
à chercher de nouvelles opportunités ailleurs dans le
monde.


Il
est également important de signaler qu’il existe
actuellement une forte demande de femmes immigrées sur les
marchés des pays industrialisés, où la
population vieillit (comme en Europe) et où les femmes
s’insèrent toujours plus au marché du travail, ce
qui rend indispensable « l’importation »
d’une main d’œuvre (bon marché) pour
s’occuper des personnes âgées et des enfants. Rien
qu’en Europe, on estime qu’il y a environ un million
d’employées domestiques
[1],
en majorité issues de pays pauvres et la plupart « sans
papiers » du fait que les politiques migratoires des pays
industrialisés sont toujours plus restrictives et sélectives.


Les
émigrées dans l’économie mondiale


Doria
Bilac
[2]
dit qu’il est nécessaire de penser la migration féminine
dans « sa relation avec les changements généraux
liés aux transformations d’ordre structurel de
l’économie mondiale », comme la
mondialisation de l’économie capitaliste, la
déréglementation et la flexibilisation du travail et la
segmentation des marchés. Dans ce contexte, s’il existe
dans les grandes villes globales de nouveaux espaces d’intégration
de la force de travail des femmes, ceci reste marginal et
essentiellement dans le secteur informel : travail domestique et
soins aux personnes, services, travail agricole et travail sexuel.


Les
raisons pour lesquelles les femmes (de certaines origines éthniques
et couches sociales) et les émigrées des pays pauvres
sont invisibles sur les marchés des pays industrialisés
ont à voir avec la tendance à la polarisation des
salaires et du marché du travail dans l’actuel processus
de mondialisation. Ainsi, alors que dans des secteurs spécialisés
de l’économie (le secteur financier par exemple) on
trouve des émigrants qualifiés (qui en général
travaillent dans des grandes firmes internationales) qui sont
valorisés et qui peuvent recevoir des salaires très
élevés, dans les secteurs non spécialisés
on trouve les émigrant(e)s qui effectuent les travaux manuels
et les soins aux personnes (ménage, travail agricole, garde
d’enfants et de personnes âgées ou handicapées)
et qui sont dévalorisés comme s’ils n’avaient
aucune part dans le développement des économies
nationales et globales.


Cette
polarisation génère sans aucun doute une série
d’inégalités, qui sont visibles même dans
les villes du « premier monde ». Ainsi, à
Londres, Paris ou Amsterdam, il existe des quartiers très
riches et des femmes (européennes) à haut niveau
d’éducation toujours plus insérées dans le
marché du travail. Mais, en même temps, on trouve des
quartiers populaires avec de grands problèmes sociaux et des
femmes immigrées (des pays pauvres) au service domestique des
femmes blanches de classe moyenne.


L’étrange,
c’est que le processus globalisateur provoque des résultats
inégaux et ambivalents pour les femmes immigrées à
bas revenus et peu qualifiées. D’un côté,
elles sont les principales concernées par le trafic d’êtres
humains. De plus, comme c’est le cas pour l’ensemble de
la population migrante en général, elles effectuent les
travaux les moins valorisés dont la population locale ne veut
pas. A ceci il faut ajouter la xénophobie croissante en Europe
et aux Etats-Unis, où les émigrant(e)s sont les
responsables apparents de tous les maux de la société.


D’un
autre côté, comme il existe au Nord un réel
marché du travail dans les secteurs « réservés »
à la population immigrée dans les tâches réputées
« féminines », comme le travail
domestique et de soins aux personnes, elles trouvent souvent plus
rapidement un travail que les hommes émigrants. Ceci a permis
de transcender et de modifier les modèles traditionnels de
genre, bien que, il faut le dire, ces processus ne soient jamais
unidirectionnels.


Le
discours contradictoire du Nord


Tout
ce processus migratoire complexe se produit au milieu de politiques
de plus en plus strictes, sélectives, et ,en outre, peu
transparentes. C’est que les pays riches, dans le même
temps où ils stimulent la libre circulation des biens et des
capitaux et l’intégration commerciale entre les nations,
restreignent la libre circulation des personnes et de la main
d’œuvre
[3],
surtout la main d’œuvre non qualifiée où se
trouve un grand nombre de femmes.


Les
événements du 11 septembre aux Etats-Unis et le Sommet
de l’Union européenne à Séville en juin
dernier ont intensifié ces politiques restrictives, centrées
sur le contrôle policier et des frontières.


Ces
politiques peuvent peut-être réduire l’émigration
légale, mais elles ne freineront pas nécessairement les
flux illégaux et, surtout, elles n’amélioreront
pas la situation des hommes et des femmes émigrés en
provenance des pays pauvres. Premièrement parce que les
contrôles policiers ne sont pas toujours efficaces et qu’ils
ne font qu’obliger les gens à s’aventurer dans un
voyage clandestin et dangereux où les seuls gagants sont les
traficants d’êtres humains. Deuxièmement, parce
que les réseaux migratoires sont déjà tissés
et que cela facilite et stimule le processus migratoire, y compris le
processus illégal. Et troisièmement, parce qu’à
travers ces politiques, on laisse de côté la cause du
phénomène migratoire : les inégalités
économiques et sociales entre le Nord et le Sud.


Alors,
le seul résultat de ces politiques et de ces discours sera de
renforcer la relation trompeuse et dangereuse entre migration,
sécurité, terrorisme et délinquance.


De
même, à ne pas reconnaître le rôle joué
par les immigré(e)s dans les économies des pays
d’origine et de destination, à méconnaître
la valeur (sociale et économique) du travail réalisé
par les femmes immigrées, et à déprécier
l’apport indispensable des hommes et des femmes des pays
pauvres à l’agriculture des pays riches, le seul
résultat qu’on obtiendra sera le renforcement de
l’émigration illégale et la dégradation de
la situation des immigré(e)s, surtout des « sans
papiers », dont les droits sont constamment bafoués.


 


*Martha
Cecilia Ruiz
, journaliste équatorienne, est collaboratrice
de ALAI-Mujeres.


Texte
publié en espagnol dans la revue América Latina en
Movimientos
, n° 358, 10 septembre 2002, Quito, Equateur.


Traduit
de l’espagnol par ALAI.


 








[1]
Voir Momsen, J., 1999, Gender, migration and domestic service,
Routledge, Londres.




[2]
Bilac, D., 1994, « Género, familia y
migraciones internacionales
 », travail présenté
au Séminaire « Emigraci
ón
e Inmigraci
ón
Internacional en el Brasil Contempor
áneo »,
organisé par le Núcleo des Estudios de Poplaci
ón
de la Universidad de Campinas, Brésil, 25-28 septembre.




[3]
Irene Le
ón,
La injusticia global: Migraciones de Mujeres, América
Latina en Movimientos, 18 janvier 2002, ALAI, Equateur.